Rétrospective Jacques Becker

Le distributeur Acacias propose depuis hier à Paris une rétrospective Jacques Becker, avec neuf films du cinéaste français : Dernier atout, Falbalas, Rendez-vous de juillet, Edouard et Caroline, Casque d’or, Rue de l’estrapade, Touchez pas au grisbi, Ali Baba et les 40 voleurs et Le Trou. Il manque à cet hommage Goupi main rouges, second long métrage et première grande réussite de Jacques Becker, après Dernier Atout, un film d’aventures. Longtemps assistant de Jean Renoir, Becker deviendra un des meilleurs cinéastes français de l’après-guerre, et le modèle le plus admiré, avec Max Ophuls et Robert Bresson, des jeunes-turcs de la Nouvelle Vague. Adapté d’un livre de Pierre Véry, en étroite collaboration avec le romancier, Goupi mains rouges propose une enquête sur un meurtre, mais il s’agit avant tout d’une chronique rurale centrée autour des Goupi, une famille de paysans composée de personnages haut en couleur. Tourné pendant l’Occupation, le film prend ses distances avec la mythologie pétainiste du retour à la terre. Si la conclusion du film affiche une certaine prudence vis-à-vis de la censure et de la morale de l’époque, Becker n’hésite pas à brocarder les travers de la paysannerie française (l’avarice n’étant pas le moindre) et surtout à montrer cette famille autarcique comme le vestige d’une civilisation sur le déclin. Parmi les membres excentriques ou antipathiques de la famille Goupi, l’histoire a surtout retenu Goupi Tonkin, nostalgique des colonies interprété par Robert Le Vigan, plus halluciné que jamais. Becker aborda des registres très divers dans sa brève carrière (13 titres), au sein du cinéma commercial français, ce qui nuisit à son statut d’auteur. Mais il fut également le peintre des mœurs et de la société à la Libération, avec des films remarqués comme Antoine et Antoinette ou Rendez-vous de juillet sur la jeunesse de Saint-Germain-des-Prés qui annonce dès 1949 le cinéma vérité et la Nouvelle Vague. Il adopte dans Goupi mains rouges un ton que l’on retrouvera dans ses meilleurs films : une étude des comportement presque entomologique, qui mêle la comédie et le drame, avec des accents tragiques et même fantastiques, comme dans son chef-d’œuvre suivant, Falbalas.

Falbalas (1943)

Falbalas (1943)

Rien de plus opposé aux paysans de Goupi Mains rouges que les dandys et les mannequins de Falbalas, où un grand couturier parisien, désinvolte bourreau des cœurs, tombe amoureux de la fiancée de son meilleur ami. Derrière le drame mondain sophistiqué, équivalent des « telefoni bianchi » italiens (le film fut tourné sous l’Occupation) se cache un grand film sur le fétichisme et l’obsession amoureuse, qui fait penser au Buñuel mexicain de El et de La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz. Un film intime aussi, puisque la mère de Becker, d’origine anglaise, tenait une maison de couture à Paris. Le cinéaste y offre à Micheline Presle un de ses plus beaux rôles, objet du désir trouble de Raymond Rouleau, lui aussi excellent.
Après un détour par les milieux prolétaires (Antoine et Antoinette) et intellectuels (Les Rendez-vous de juillet), Becker réussit deux comédies légères sur la bourgeoisie qui s’imposent en équivalent français des comédies hawksiennes :

Édouard et Caroline (1950)

Édouard et Caroline (1950)

Edouard et Caroline et Rue de l’estrapade, toutes deux interprétées par Daniel Gélin et la délicieuse Anne Vernon, dont se souviendra Jacques Demy en lui donnant le rôle de la mère de Catherine Deneuve dans Les Parapluies de Cherbourg. Casque d’or est sans doute le film le plus mythique de Becker, grâce à une Simone Signoret iconique, mais ce classique du cinéma français fut un échec commercial injuste à sa sortie. Becker n’a pas rechigné à diriger des vedettes très populaires des années 50 dans des films à succès qui ne sont pas ses meilleurs : Ali Baba et les 40 voleurs avec Fernandel, Montparnasse 19 avec Gérard Philipe, Les Aventures d’Arsène Lupinavec Robert Lamoureux.

Touchez pas au grisbi (1953)

Touchez pas au grisbi (1953)

Il signe en revanche un nouveau chef-d’œuvre avec Touchez pas au grisbi, prototype du film policier français et superbe interprétation de la star Jean Gabin (dans son meilleur film d’après-guerre avec French Cancan).
Touchez pas au grisbi illustre à la perfection les thèmes et les ambiances du film noir (Max et Riton, deux truands amis de longue date, organisent un hold-up qui réussit parfaitement, mais Riton commet l’imprudence d’en parler à sa jeune maîtresse) mais se révèle aussi une très émouvante méditation sur la vieillesse et l’amitié.

Le Trou(1960), chef-d’œuvre posthume de Jacques Becker (mort prématurément la même année) adapté d’un roman de José Giovanni et produit par Serge Silberman, est tout simplement l’un des films les plus fascinants de l’histoire du cinéma.

Le Trou (1960)

Le Trou (1960)

Un jeune homme accusé de tentative d’homicide sur la personne de son épouse est incarcéré à la prison de la Santé. Il est conduit dans une cellule déjà occupée par quatre détenus. Ces derniers lui révèlent bientôt qu’ils creusent un tunnel qui doit les conduire hors des murs de la prison, en empruntant les égouts. Dernier film de Jacques Becker, terminé deux semaines avant sa mort, Le Trou est un film à part dans sa carrière et dans le cinéma français. Dans ce récit définitif d’amitié et de quête de la liberté, Becker rejoint Hawks (c’est un film d’hommes, soudés par la même obsession mais aussi la camaraderie), Bresson (pour son style épuré et son fétichisme) et Buñuel (l’hyperréalisme quasi documentaire du film débouche à de nombreuses reprises sur de pures images poétiques). Le Trou est basé sur un roman de José Giovanni, ancien prisonnier de droit commun devenu scénariste et cinéaste, qui lui-même s’inspire d’une histoire vraie (comme l’explicite le préambule du film). Le Trou est interprété par des comédiens néophytes choisis dans un souci d’authenticité. Certains deviendront célèbres, comme Marc Michel, Michel Constantin et Philippe Leroy tandis que l’un d’entre eux, Jean Keraudy, est un ex taulard qui participa à la véritable tentative d’évasion que relate le film. Ce chef-d’œuvre inaltérable est encore aujourd’hui stupéfiant de modernité et d’intensité dramatique.

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