Rites d’amour et de mort de Yukio Mishima

Rites d'amour et de mort (1966)

Rites d’amour et de mort (1966)

En 1966 Yukio Mishima est au sommet de sa gloire. Son roman autobiographique Confessions d’un masque (1949) et des œuvres comme Le Tumulte des flots (1954), Le Pavillon d’or (1956) ou Après le banquet (1960) lui ont valu une renommée internationale. Les années 60 ont également vu l’affirmation de son caractère excentrique et de ses prises de position controversées. Mishima se forge une mythologie personnelle autour de son homosexualité, du culte de son corps, de sa fascination pour la culture occidentale, mais aussi de la revendication de ses origines qui en font l’héritier à la fois de la caste des paysans et des samouraïs. Il s’engage vers le nationalisme, avec la création d’une milice privée de cent membres d’élite, Tatenokai (la société du Bouclier). En 1966 Mishima signe un film unique, dans tous les sens du terme : Rites d’amour et de mort (Yûkoku) adapté de sa nouvelle Patriotisme qu’il met en scène, produit et interprète seul aux côtés de Yoshiko Tsuruoka. Le film est muet, dure trente minute. Sur le modèle du théâtre No, avec une stylisation extrême du décor et de la dramaturgie, et une musique wagnérienne, il s’agit de la mise en scène du suicide du Lieutenant Takeyama qui participa au coup d’état ratée de 1936. Sachant qu’il allait devoir exécuter ses camarades rebelles, Takeyama préfère se donner la mort par seppuku, c’est-à-dire par éventrement au sabre, selon le rituel des samouraïs. Il est suivi dans la mort par son épouse Reiko, qui l’assiste dans son geste avant de se supprimer à son tour à l’arme blanche. Avant son suicide, le couple se livre à un ultime ébat sensuel. Ce film étrange et beau, fascinant par sa concision mais aussi sa radicalité esthétique, est à classer parmi les coups d’éclat cinématographiques des grands provocateurs du XXe siècle : Un chant d’amour de Jean Genet, Le Sang d’un poète de Jean Cocteau, Un chien andalou de Luis Buñuel et Salvador Dalí, Scorpio Rising de Kenneth Anger. Dans Yûkoku, les corps s’ouvrent aux caresses de l’être aimé avant d’accueillir l’acier de la lame et déverser des flots de viscères et de sang. Yûkoku fut longtemps réputé interdit, invisible ou perdu. On crut aussi que la veuve de Mishima l’avait fait détruire. Ces images vénéneuses de sexe et de mort appartinrent longtemps aux enfers des cinémathèques dont ceux de la Cinémathèque française qui posséda longtemps une copie du film en secret et la projetait avec parcimonie – par exemple en 1996 au samouraï Alain Delon. Elles sont désormais visibles par tous (le film est disponible en DVD, en France et aux Etats-Unis) et il faut s’en réjouir.

Ce film mythique possède un statut singulier dans l’histoire du cinéma. Mishima ne se contenta pas d’exprimer en images ses fantasmes sexuels, littéraires et politiques. Il mit en scène la répétition cinématographique de sa propre mort. Le 25 novembre 1970, Mishima se suicidait par seppuku après une prise d’otage et une tentative de putsch dérisoire au Ministère de la Défense. Pour lui nul doute, c’est la vie (et la mort) qui devaient imiter l’art. Le tournage du film est brièvement évoqué dans le Mishima de Paul Schrader.

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