Harmony Korine de Gummo à Spring Breakers

Spring Breakers (2012)

Spring Breakers (2012)

Toujours à Toronto où jusqu’à présent le film le plus enthousiasmant (en provenance de Venise) qu’on a vu est Spring Breakers d’Harmony Korine. Il y a aussi Après mai d’Olivier Assayas qui est magnifique mais on l’avait déjà vu à Paris et on en parlera bientôt.

Spring Breakers (2012)

Spring Breakers (2012)

Né en 1973 en Californie mais grandi à Nashville, Tennessee où il réside encore aujourd’hui, Harmony Korine était avant la déferlante Spring Breakers l’auteur d’au moins trois véritables chefs-d’œuvre du cinéma américain moderne. Scénariste précoce de Kids de Larry Clark (que Korine retrouvera en 2002 pour le scénario de Ken Park), Korine est l’auteur en 1997 d’un prodigieux premier film, Gummo. Dans un monde dévasté par la pauvreté et les cataclysmes naturels, au milieu de nulle part (soit une bourgade paumée de l’Ohio), un groupe d’adolescents essaye de survivre à l’ennui en inventant ses propres rites. La déréliction, la survie, les rituels sont au cœur des films de Korine, dont le Julien Donkey Boyl’impose deux ans plus tard comme un artiste dont les compositions visuelles rivalisent avec le travail numérique récent de Jean-Luc Godard ou d’Alexandre Sokourov. Ce portrait d’un jeune schizophrène assassin et amoureux de sa sœur est l’une des plus bouleversantes expériences émotionnelles et esthétiques que le cinéma contemporain nous a données.

Julien Donkey-Boy (1999)

Julien Donkey-Boy (1999)

Le film n’entretient qu’un rapport publicitaire avec le Dogme de Lars von Trier dont il malmène les diktats en pratiquant notamment de magnifiques superpositions d’images sur fond d’opéra italien. Korine n’abandonne pas sa fascination pour les marginaux et les handicapés et confie à Werner Herzog, figure tutélaire du jeune cinéaste, le rôle d’un patriarche dément à la fois hilarant et terrifiant. A ses côtés, la magnifique Chloë Sevigny, à l’époque la muse d’Harmony Korine et Ewen Bremmen, dans le rôle de Julien, inspiré par l’oncle schizophrène de Korine, et qui donne à son interprétation un degré de réalisme rarement atteint au cinéma. Après une parenthèse désenchantée, constituée d’un assourdissant silence et un film aussi déséquilibré qu’insatisfaisant (Mister Lonely, 2007), Korine revient en beauté avec un film qui fit forte impression en 2009.

Gummo (1997)

Gummo (1997)

Trash Humpers, dernier volet d’une trilogie informelle après Gummo et Julien Donkey Boy est peut-être un film (on pourrait à la limite se poser la question, devant le désastre de ses images, bandes VHS volontairement et agressivement endommagées) mais c’est surtout un mode de vie, une décharge artistique, une expérience communautaire et joyeusement punk. La géniale entreprise de destruction que constitue Trash Humpers peut s’appréhender comme une version arty de Jackass, dans laquelle l’enfant terrible du cinéma et ses amis grimés en vieillards lubriques font les quatre cents coups dans Nashville. C’est aussi le dernier grand film américain des années 2000, un déchet arrogant et stimulant qui va chercher ses racines dans les récits d’Erskine Cardwell, La Route du tabac et la culture hillybilly dont Korine est le dernier barde. Depuis Trash Humpers, Korine n’a pas cessé de réaliser des courts métrages formidables, dont un avec Val Kilmer (qui après Twist de Coppola est bien décidé à devenir l’acteur le plus aventureux et inspiré des Etats-Unis), Lotus Community Workshop (2012). On attendait Korine au tournant avec son nouveau long métrage, Spring Breakers avec James Franco, Selena Gomez et Vanessa Hudgens et on n’a pas été déçu. Présenté en sélection officielle au Festival de Venise puis en première nord américaine au Festival de Toronto, le film raconte la virée de quatre collégiennes banales qui rêvent d’aller en Floride pour les vacances de mars (« Spring Break ») pour participer à ces réunions de jeunes au bord de la mer où pendant deux semaines des adolescents dansent sur les plages et au bord des piscines au son des musiques techno, rap et R&B, dans une sorte de transe collective amplifiée par la bière, l’alcool, les drogues et l’excitation sexuelle. Elles parviendront à exhausser leur rêve grâce à un braquage de station service qui leur permet de rejoindre ce qui leur semble l’horizon ultime de la liberté et du bonheur. Korine qui a toujours été fasciné par les différentes formes de sous culture adolescentes et l’Amérique profonde commence son film par une sorte de documentaire mi sarcastique mi complice sur ces manifestations de déchainement juvénile (encore des rituels mis en scène par Korine) et la description d’un ennui et d’un désir d’aventures, même dérisoires, de ces jeunes provinciales. La seconde partie de Spring Breakers est tout aussi frénétique, qui montre les donzelles prises sous la protection d’un dealer local, Alien (génialement interprété par un James Franco méconnaissable) qui va leur faire découvrir son univers fantasmatique encombré de tous les oripeaux machistes des nouveaux Scarface du gangsta rap.

Trash Humpers (2009)

Trash Humpers (2009)

Ce qui séduit dans Spring Breakers au-delà de sa brillance formelle et de sa photographie c’est la grande mélancolie du film qui ausculte une Amérique débile malade de sa bêtise et de sa fascination pour la violence, et la mythologie du rêve américain et de la réussite réduits à leur plus pathétique expression. Avec Korine le rêve tourne au cauchemar et Spring Breakers montre que tous ces jeunes « normaux » sont plus tristes et monstrueux dans leur conformisme que les « freaks » de Trash Humpers.

Plusieurs séquences d’anthologie, une inspiration visuelle de tous les instants et des acteurs excellents : James Franco interprétant « Everytime » de Britney Spears au piano au bord de la piscine de sa villa de gangster, toujours Franco exhibant sa collection d’armes accrochée au mur de sa chambre à coucher, où l’assaut final qui s’inspire de l’esthétique de la série « Miami Vice » de Michael Mann. « Spring Breakers forever ! »

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