Locarno 2012 : une édition et un palmarès magnifiques

En attribuant le Léopard d’or à Jean-Claude Brisseau pour son nouveau film La Fille de nulle part (voir notre blog https://olivierpere.wordpress.com/2012/08/08/locarno-2012-day-8-jean-claude-brisseau/) le jury de la 65ème édition du Festival del film Locarno présidé par Apichatpong Weerasethakul a décidé non pas de récompenser l’un des plus grands cinéastes français vivants pour l’ensemble de son œuvre mais de saluer un long métrage qui propose un geste cinématographique d’une liberté, d’une beauté et d’un courage exemplaires. Comme Tim Burton lui donnant la Palme d’or à Cannes, Weerasethakul a démontré qu’un vrai grand cinéaste est capable de reconnaître et d’aimer le travail d’un artiste qui n’emprunte pas le même chemin que lui mais arrive à la même destination : le cinéma, son cortège de fantômes.
Comme les cinéastes de la Nouvelle Vague avant lui, l’ancien professeur Brisseau vient de la cinéphilie américaine, également imprégné de culture occidentale classique. Le cinéaste thaïlandais vient du monde de l’art contemporain et questionne les légendes et l’histoire de son pays. Il y a sans doute une dimension artisanale et un certain mysticisme (marxo chrétien chez le géant français, bouddhiste chez le génie de Bangkok) qui unissent les deux hommes malgré leurs différences. Il y a surtout une croyance immense dans les sensations, les émotions et la mise en scène, intimement mêlées.

Not in Tel Aviv, by Nony Geffen, Premio speciale della giuria Cinè + Cineasti del presente

Not in Tel Aviv, de Nony Geffen (avec son producteur Itai Tamir), Premio speciale della giuria Cinè+ Cineasti del presente

Not in Tel Aviv

Not in Tel Aviv

Parmi les messages de joie et de stupéfaction envoyés par les admirateurs du cinéma de Brisseau à l’annonce du palmarès il y en a un que j’ai trouvé particulièrement beau. Il émane d’une jeune cinéaste française qui avait fait le déplacement pour la première fois au Festival : « Tellement mérité. Le cinéma et le talent triomphent. C’est formidable car être un des derniers grands cinéastes « hollywoodiens » ne doit pas être simple, les hautes solitudes. »

Brisseau n’est plus seul. Et il montre la voie aux cinéastes d’aujourd’hui et de demain.
Parmi ces jeunes cinéastes récompensés par les différents jurys il y a Pedro González-Rubio dont on avait déjà loué les mérites dans ce blog durant le festival (le magnifique Inori, Pardo d’oro Cinéastes du présent, lire https://olivierpere.wordpress.com/2012/08/04/locarno-2012-day-4-pedro-gonzalez-rubio/), Nony Geffen (Not in Tel Aviv, Premio speciale della giuria Ciné+ Cineasti del presente), Joel Potrykus (Ape, Premio per il miglior regista emergente, mention spéciale Opera Prima).

Ces deux films comptaient parmi les plus belles revelations de la section Cineasti del presente qui était cette année d’un haut niveau artistique.

Ape

Ape

Affiche américaine de Ape

Affiche américaine de Ape

Premio per il miglior regista emergente Prize from the City of Lugano  for the best emerging director: JOEL POTRYKUS for APE, United States

Premio per il miglior regista emergente
Joel Potrykus pour Ape

Il y a des films frères et amis. Buffalo ’66 de Vincent Gallo, The Color Wheel d’Alex Ross Perry et aujourd’hui Not in Tel Aviv de Nony Geffen appartiennent à cette fratrie de films frondeurs, insolents de liberté, d’anticonformisme et de talent, avec devant et derrière la caméra un auteur complet, qui habite intellectuellement et physiquement son film. Ce n’est pas non plus un hasard si ces trois films sont des voyages en voiture, à deux ou à trois, des histoires de kidnappings et de cohabitation forcée, de guerre des sexes et de névrose masculine. C’est l’héritage postmoderne d’un cinéma de la fuite en avant de la révolte nihiliste, d’un individualisme forcené qui allie beauté du geste, amour du désastre, énergie du désespoir et dandysme punk.

Acteur de formation, Nony Geffen interprète le rôle principal de son premier film, un professeur en crise qui après avoir perdu son poste kidnappe une jeune étudiante et l’embarque avec lui dans un périple délirant où il tue sa mère et renoue avec son amour d’adolescence, parmi d’autres épisodes névrotiques et rocambolesques. Comédie noire et ultra contemporaine, Not in Tel Aviv séduit et surprend du début à la fin.

Nony Geffen

Nony Geffen

On a le plaisir d’y retrouver, en belle captive vite consentante, l’actrice Yaara Pelzig, déjà remarquée en terroriste idéaliste dans Le Policier de Nadav Lapid, Prix du Jury à Locarno l’année dernière. Les deux films ont le même producteur, Itai Tamir. Un vent de jeunesse et de subversion souffle sur le cinéma israélien. Sur le cinéma américain aussi.

Ape de Joel Potrykus était également l’une de nos découvertes préférées de ce festival.

On ne compte plus les films de jeunes cinéastes qui enregistrent la faillite de leurs semblables, leurs doubles, soit l’homme occidental blanc, immature et asocial, déchiré par ses contradictions, ses névroses et ses angoisses.

Ape, Cineasti del presente, from left: Joel Potrykus director, Ashley Young producer, Michael Saunders producer, Joshua Burge actor

Ape, Cineasti del presente, from left: Joel Potrykus director, Ashley Young producer, Michael Saunders producer, Joshua Burge actor

Bienvenue à Grand Rapids, Michigan, la ville de Joel Potrykus. Nous vous présentons Trevor Newandyke (génial Joshua Burge, sosie de William Finley), glandeur, sociopathe, comique raté et pyromane. Ses efforts pour tirer un sourire au public dans des spectacles de « stand up comedy » locaux se soldent par de cuisants échecs à répétition. Ses monologues prétendent être drôles mais ils transpirent une vision si désespérée et sarcastique de l’existence, un humour tellement « punk » que personne ne peut y adhérer. Lorsqu’il n’invente pas des blagues pathétiques devant la glace de sa salle de bain, il s’amuse à mettre le feu à des poubelles ou lancer des cocktails Molotov devant les maisons des voisins en écoutant du rock. Sa vie se résume à une succession d’embrouilles, de rencontres et de discussions absurdes, d’humiliations publiques, d’errances solitaires et de longues prostrations dans sa chambre. Un jour un homme déguisé en diable lui propose un pacte. Comédie cauchemardesque, fable nihiliste Ape possède les qualités pour devenir le film étendard d’une génération « no future », mais aussi le manifeste du meilleur nouveau cinéma américain, véritablement rebelle et novateur, et l’exemple à suivre pour tous les artistes prolétaires qui veulent faire du vrai « cinéma guérilla ».

Premio speciale della giuria SOMEBODY UP THERE LIKES ME by Bob Byington, United States

Premio speciale della giuria
Somebody Up There Likes Me de Bob Byington

Somebody Up There Likes Me

Somebody Up There Likes Me

Somebody Up There Likes Me

Somebody Up There Likes Me

Il ne faut pas oublier l’autre belle surprise du palmarès (Prix spécial du jury de la compétition internationale), Somebody Up There Likes Me de Bob Byington. Installé à Austin, Texas, inconnu en Europe, Byington réalise des films depuis 1996. Il pratique un sens de l’humour existentiel, pince-sans-rire et volontiers cynique, plus un sens du romanesque et du style qui le hisse bien au-dessus des productions indépendantes américaines habituelles. Bravo au jury d’avoir récompensé une comédie, geste très rare dans les grands festivals internationaux.

Somebody Up There Likes Me a le même titre qu’un film de Robert Wise sur la boxe avec Paul Newman (Marqué par la haine, 1956) mais la ressemblance s’arrête là. Le film de Bob Byington est une fable sur la vie d’un homme qui ne vieillit pas, grâce à une valise bleue, sorte de boîte de Pandore tout droit sorti d’En quatrième vitesse de Robert Aldrich. En plusieurs chapitres espacés de cinq ans, on le voit affronter les affres de la réussite sociales, de la vie conjugale, de l’adultère, de la paternité avec toujours le même détachement rêveur et l’allure d’un éternel adolescent. Ce héros justement nommé Max Youngman est interprété par Keith Poulson qui a des faux airs de Dorian Gray (ou d’Oscar Wilde, voir photo) tandis que son ami est interprété par Nick Offerman, régulier de la bande à Byington mais surtout un comique extrêmement populaire de la télévision américaine. Autour d’eux un essaim de belles et jeunes actrices de la scène indépendante de la comédie américaine mais il faudrait surtout signaler la petite brunette Stephanie Hunt (voir photo) dans le rôle de la baby-sitter qui devient la maîtresse de Max (et plus tard tombe enceinte de son fils) : sans doute la fille la plus sexy vue sur un écran de cinéma depuis longtemps, sa nonchalance sensuelle et sa disponibilité, sa beauté aussi simple que frappante donnent au film quelques-unes des ses meilleures scènes. La mise en scène procède par saynètes, avec des cadres très stylisés et colorés mais sans jamais enfermer les acteurs dans un principe formel trop étroit. Wes Anderson n’est pas le seul dandy texan, il faut désormais compter avec Bob Byington, beaucoup moins gentil mais tout aussi drôle et talentueux.

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