Robert Mulligan, un cinéaste trop discret

Robert Mulligan est un cinéaste américain apparu à la fin des années 50. De la même génération que John Frankenheimer ou Sidney Lumet, il débute comme eux à la télévision où il réalise plusieurs fictions. Entre 1957 et 1968, Sept de ses films pour le cinéma seront produits par Alan J. Pakula. Les deux hommes forment un véritable duo artistique extrêmement créatif avant que Pakula ne se lance à son tour dans la réalisation et devienne l’auteur de Klute, Les Hommes du président et À cause d’un assassinat, ce triptyque extraordinaire du cinéma américain des années 70.

Robert Mulligan sur le tournage de Du silence et des ombres (1962)

Robert Mulligan sur le tournage de Du silence et des ombres

Du silence et des ombres (1962)

Du silence et des ombres (1962)

Le premier film de Mulligan, Prisonnier de la peur (Fear Strikes Out) en 1957, avec Anthony Perkins et Karl Malden, le désigne comme l’un des talents les plus prometteurs du nouveau cinéma américain. Les titres suivants, mis à part quelques comédies mineures, confirment le talent discret de Mulligan, son goût pour les sujets sociaux et les drames psychologiques, mais aussi la modestie de son style. Héritier du cinéma américain classique par sa description de l’Amérique, Mulligan apporte une certaine modernité à de scénarios originaux et courageux. Mulligan aborde le sujet du racisme dans Du silence et des ombres (To Kill a Mockingbird, 1962) avec Gregory Peck, qui bénéficie d’une extraordinaire réputation aux Etats-Unis. Le film est une chronique d’une petite ville d’un état du sud réveillée de sa torpeur par un fait-divers criminel (un viol) qui va exciter le racisme à fleur de peau des habitants. Un avocat intègre, qui élève seul ses enfants après la mort de sa femme, va prendre la défense de l’accusé, un homme noir. On pensait voir un film humaniste et un pamphlet antiraciste (ce que Du silence et des ombres est indubitablement) dans la lignées des production Stanley Kramer, et l’on découvre une œuvre beaucoup plus complexe, qui évoque les peurs et les rêveries de l’enfance, confrontée à la violence des adultes et à la part fantastique du monde quotidien. Les scènes les plus belles du film, malgré l’interprétation remarquable de Gregory Peck, ne concernent pas le procès, très classique, mais les jeunes enfants fascinés par une maison et ses habitants invisibles et effrayants dans le quartier. On pense à La Nuit du chasseur de Charles Laughton sur les premiers contacts entre des enfants, le danger, le deuil et la mort. Ce thème sera aussi abordé dans L’Autre et Un été en Louisiane. Nul doute que le film de Robert Mulligan, véritable institution aux Etats-Unis, a influencé plusieurs longs métrages ou séries télévisées américaines, comme Blue Velvet, Twin Peaks de David Lynch ou Le Sous-sol de la peur de Wes Craven, en plus des nombreux drames antiségrégationnistes tournés après lui.

L'Homme sauvage (1968)

L’Homme sauvage (1968)

Mulligan enchaîne ensuite quatre drames très réussis qui apportent un ton neuf au cinéma hollywoodien, avec de jeunes et talentueuses vedettes : Une certaine rencontre (Love with the Proper Stranger, 1963) avec Steve McQueen et Natalie Wood, Le Sillage de la violence (Baby the Rain Must Fall, 1965) avec Steve McQueen et Lee Remick, Daisy Clover (Inside Daisy Clover, 1965) avec Natalie Wood et Robert Redford, Escalier interdit (Up the Down Staircase, 1967) avec Sandy Dennis. En 1968 Robert Mulligan met en scène son chef-d’œuvre, L’Homme sauvage (The Stalking Moon) avec Gregory Peck et Eva Marie Saint, western désenchanté sur la question indienne, dans la lignée de Fureur apache de Robert Aldrich. Trois ans plus tard, Un été 42 (Summer of ’42, 1971), porté par la célèbre musique de Michel Legrand, est le seul véritable triomphe public et critique de la carrière de Mulligan, qui restera un cinéaste très sous-estimé. Cette histoire d’un amour impossible et fugace entre un garçon de quinze ans et la jeune épouse d’un soldat parti à la guerre a bouleversé de très nombreux spectateurs depuis sa sortie en 1971. Robert Mulligan réussit avec Un été 42 un modèle de chronique sur les émois sexuels et sentimentaux de l’adolescence, doublé d’une évocation d’une époque révolue et idéalisée par le narrateur. Le film choisit d’adopter le point de vue d’Hermie, jeune homme rêveur qui malgré sa timidité sera initié par une très belle jeune femme, comme dans le roman Le Diable au corps de Raymond Radiguet adapté au cinéma par Claude Autant-Lara.

Un été 42 (1971)

Un été 42 (1971)

Le début du film insiste sur le côté comique des obsessions, de la maladresse et de l’ignorance des trois copains au sujet des choses du sexe et de l’amour. Plusieurs scènes comme la drague des filles au cinéma, ou l’achat embarrassé d’une boîte de préservatifs ont été copiées à de nombreuses reprises.

Le succès d’Un été 42 sera en effet à l’origine de toute une série de films abordant les mêmes thèmes avec plus ou moins d’élégance. Après Un été 42, Mulligan signe quelques films remarquables, comme L’Autre (The Other, 1972) subtil classique du fantastique psychologique sur le thème des jumeaux (d’après un roman de l’acteur premingerien Tom Tryon), puis The Nickel Ride (1974), très curieuse incursion dans le film de gangsters avec Jason Miller (L’Exorciste) devenu un véritable film culte.  Comme ses meilleurs films The Nickel Ride dérape lui aussi dans une dimension onirique et presque fantastique lors de ses scènes les plus marquantes. Mais le film est trop étrange, et parfois obscur, pour déclencher l’enthousiasme du grand public (Vincent Gallo est un fan de The Nickel Ride.) La filmographie de Mulligan sombre ensuite dans l’anonymat, avec plusieurs longues périodes de silence et des films ratés ou insipides. Il retrouve son inspiration et la sensibilité de ses réussites d’antan avec son dernier film réalisé en 1991, Un été en Louisiane (The Man in the Moon) qui révéla la comédienne Reese Witherspoon, alors âgée de quinze ans. Robert Mulligan est mort en 2008 dans sa quatre-vingts troisième année.

Affiche américaine de The Nickel Ride

Affiche américaine de The Nickel Ride

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3 Responses to Robert Mulligan, un cinéaste trop discret

  1. Pingback: Locarno 2012 Day -3 : Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock | Olivier Père

  2. Thanks a lot Adrian. Just read it. Excellent dossier on an underrated filmmaker.

  3. I completely agree with your estimation of Mulligan, Olivier. Do you know the dossier of articles on him by Gabe Klinger, Zach Campbell, myself and others in THE FILM JOURNAL of 2005? http://www.thefilmjournal.com/issue11/index.html

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