Croupier, Seule la mort peut m’arrêter de Mike Hodges

Croupier

Croupier (1998)

Ce fut une victoire discrète (surtout en France, où les films sont passés inaperçus), mais Mike Hodges a réalisé entre la fin des années 90 et le début des années 2000 un excellent diptyque criminel qui nous a vengé d’une décennie d’horribles navets anglais signés Danny Boyle ou Guy Ritchie. Il faut dire que Mike Hodges n’était pas né de la dernière pluie, et qu’avant cette miraculeuse résurrection il avait mis en scène dans les années 70 un classique instantané du film noir britannique, La Loi du milieu (Get Carter, 1971).

Méconnu, voire inconnu en France, Mike Hodges (né en 1932 à Bristol), marin avant de faire des films (comme Alain Tanner) est un cinéaste discret mais talentueux. On rencontre dans les titres les plus remarquables de sa filmographie – La Loi du milieu avec Michael Caine, The Terminal Man (1972) avec George Segal, Black Rainbow (1990) avec Jason Robards, tous deux tournés aux Etats-Unis – de réelles trouvailles dans l’étude psychologique et le fantastique clinique, accompagnées par un goût prononcé pour la glaciation émotionnelle. Mike Hodges est aussi responsable d’une extravagance disco et psychédélique qui a traumatisé pas mal d’enfants imprudents dans les années 80, Flash Gordon, délirant péplum de science-fiction produit par Dino De Laurentiis, mais ceci est une autre histoire. En 1998, quand Hodges refait surface après les nombreux errements d’une carrière en dents de scie, personne ne s’attend à ce qu’il réalise l’un des meilleurs films anglais de la décennie. Croupier fait indiscutablement partie des projets personnels et satisfaisants de Hodges. 28 ans après Get Carter, sur la loi du milieu britannique, Hodges explore l’univers d’un casino ordinaire (dans un Londres lugubre) tout aussi clos et régis par des règles encore plus draconiennes. Un romancier cynique, sans sujet et sans argent, se fait engager comme croupier et ne tarde pas à impressionner clients, direction et collègues par sa rapidité d’exécution, son adresse, son froid professionnalisme et son aversion pour les tricheurs. Son nouveau métier bouleverse sa vie et lui apporte des satisfactions (financières, sexuelles et surtout existentielles) trop intenses pour être honnêtes, tout en menaçant son couple. Il vit avec une ex flic maintenant surveillante dans un grand magasin : un métier programme qui souligne de façon un peu redondante la vision de Hodges de la société, envisagée comme un panier de crabes où les moins rapides et les maladroits se font prendre au piège. Le casino se transforme en métaphore de la machine égalitaire, où la chance et le hasard remplacent le couperet de la guillotine. Enivré par le pur fonctionnalisme de ses gestes, le croupier se fond dans l’anonymat et devient à la fois le scrutateur impitoyable de lui-même et des joueurs, prisonniers consentants qui évoluent comme des insectes entre les murs de miroirs de la salle de jeu étriquée, décor claustrophobe qui évoque un aquarium, et décide d’écrire un roman sur le monde des casinos. Le film de Hodges est dérangeant, inconfortable. Parfait dans le registre de l’étude comportementale (l’impressionnante captation des gestes du croupier et des attitudes des joueurs fait de ce film une des plus fines analyses de la fièvre du jeu à l’écran), Croupier n’est pourtant pas une œuvre aimable sans réserves. Le versant polar du film est moins convaincant, comme si Hodges avait volontairement bâclé une intrigue policière abracadabrante. La scène du hold-up, presque aussi foireuse que le casse lui-même, est tellement elliptique qu’elle en devient presque burlesque, et laisse deviner que Hodges a privilégié dans son film la part de documentaire reconstitué sur un métier cinématographiquement exploité dans ses moindres recoins. Le scénario de Paul Mayersberg, souvent associé au pompiérisme tarabiscoté de Nicolas Roeg, engraisse par des dialogues trop signifiants (notamment la voix-off) et quelques arabesques narratives superflues (voir la fin imprévisible) la sécheresse naturelle de Hodges, qui réussit avec Croupier une œuvre méchante et intelligente, souvent fascinante.

Cinq ans plus tard, Hodges récidive dans le même registre avec Seule la mort peut m’arrêter (I’ll Sleep When I’m Dead, 2003) toujours avec Clive Owen dans le rôle principal, entouré de Jonathan Rhys-Meyer, Charlotte Rampling et Malcolm McDowell.

Le cinéaste ne cache pas son intérêt pour la fatalité et le déterminisme, les études sociales maquillées en film noir, et son obsession pour les rituels d’humiliation et d’exploitation physique et morale dans les milieux de la pègre (déjà à l’œuvre dans Get Carter) ou des casinos anglais (Croupier). Les codes surannés, les rites machistes, les rapports de domination propres à la pègre londonienne fascinent Hodges, mais sont surtout prétextes pour le cinéaste à une dénonciation de l’asservissement de l’homme par l’homme et de la loi du plus fort (et du plus riche).

Comme Get Carter, Seule la mort peut m’arrêter est une enquête et histoire de vengeance ; comme Croupier, c’est une étude psychologique au scalpel. Avec sans doute plus de mystère que dans les films précités, Hodges avec la complicité de son scénariste Trevor Preston, suit ici la trajectoire d’un personnage opaque, un ancien gangster qui a fui l’empire criminel qu’il avait bâti pour vivre en ermite dans la forêt. Le suicide étrange (sauf pour le spectateur) de son jeune frère, un petit trafiquant de drogue, le fait sortir de sa retraite. Son retour est diversement apprécié par ses anciens complices et sa maîtresse, mais rien ne le fera dévier de sa ligne vengeresse. Situé dans un Londres fantomatique et intemporel, hanté par des silhouettes carnassières (Malcolm McDowell, décati mais toujours délectable en prédateur pervers), brisées ou assoupies, Seule la mort peut m’arrêter distille une atmosphère dérangeante, oppressante et profondément désespérée. Cette tristesse radicale, qui élève le film du rang de simple polar à celui de conte moral, est sans doute l’aspect le plus singulier du dernier titre en date de Mike Hodges, mais aussi de tous ses films réussis. Il ne faut pas oublier de mentionner l’excellent Clive Owen dans le rôle principal, révélé par Hodges dans Croupier et qui s’est imposé entre temps à Hollywood comme l’acteur britannique le plus précis, viril et racé depuis… Michael Caine, le héros laconique de Get Carter. Il n’y a pas de hasard. Hélas, après quelques beaux rôles dans des beaux films (Closer, Les Fils de l’homme), puis une trop longue série de navets internationaux, la carrière de Clive Owen et sa crédibilité d’acteur semblent avoir pris beaucoup de plomb dans l’aile… L’heure de retrouver Mike Hodges pour un troisième film ?

Seule la mort peut m'arrêter

Seule la mort peut m'arrêter (2003)

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