Ernst Lubitsch, le prince de la comédie

« Pas de Lubitsch sans public mais, attention, le public n’est pas en plus, il est avec. Il fait partie du film. »

François Truffaut (Cahiers du cinéma, n°198, février 1968)

Portrait d'Ernst Lubitsch

Portrait d'Ernst Lubitsch

Le Festival del film Locarno, pour sa 63ème édition du 4 au 14 août 2010, avait présenté avec un succès extraordinaire une rétrospective complète de l’œuvre cinématographique d’Ernst Lubitsch, l’un des plus grands cinéastes de l’histoire du cinéma, et le maître incontesté de la comédie.

Ce fut une nouvelle occasion – et personne ne s’en était plaint – prolongée à la Cinémathèque française et à la Cinémathèque suisse à la suite du festival, de voir et revoir des dizaines de films qui marquent le triomphe de l’humour, du style et de l’intelligence.

Cinéaste américain d’origine allemande, Lubitsch est né à Berlin en 1892. Lubitsch est issu d’une famille de commerçants juifs d’Europe de l’Est. Attiré par les planches, il intègre la prestigieuse troupe théâtrale de Max Reinhardt. D’abord acteur, puis scénariste, Lubitsch devient une vedette du grand écran dans une série de comédies très populaires en Allemagne. Passé à la mise en scène en 1914, il réalise son premier film marquant en 1918, Les Yeux de la momie, un drame avec les deux grands stars du cinéma allemand de l’époque, Pola Negri et Emil Jannings. Il triomphe bientôt avec des films à costumes et des comédies qui font de lui un cinéaste à la stature internationale. La carrière muette d’Ernst Lubitsch permet de vérifier la précocité du génie de ce cinéaste, adulé pour ses chefs-d’œuvre de la comédie hollywoodienne. Lubitsch fait alors tourner les plus grandes stars de la UFA, Pola Negri, Paul Wegener ou Emil Jannings dans des superproductions historiques. L’orientalisme est à la mode en Allemagne, en témoigne Sumurum (1920) conte fastueux des mille est une nuits, écrin à la gloire de Pola Negri dans lequel Lubitsch s’octroie le rôle d’un bossu amoureux. Réalisé la même année, Anna Boleyn est un ambitieux drame à costumes, véritable étendard de la puissance et de la qualité du cinéma allemand des années 20. Dans ces films, et dans La Chatte des montagnes (1921), satire antimilitariste, Lubitsch ne cache pas l’influence esthétique du théâtre de Max Reinhardt, dans la scénographie et le jeu des comédiens. C’est dans la comédie pure, grotesque et d’une grande franchise sexuelle, comme La Princesse aux huîtres(1919) que Lubitsch se montre le plus inspiré, que s’épanouit sa véritable personnalité artistique.

Sérénade à trois (1933)

Sérénade à trois (1933)

The Shop Around the Corner (1940)

The Shop Around the Corner (1940)

Le film le plus surprenant demeure Je ne voudrais pas être un homme (1918), brève comédie du travestissement d’une audace et d’une modernité assez sidérantes. Une jeune fille de la grande bourgeoisie, en révolte contre les bonnes manières se déguise en homme afin d’assouvir sa soif de liberté. Elle part dans une folle nuit de beuverie et de débauche et finira au petit matin dans les bras… d’un autre homme ! Le film est hilarant et en dit long à la fois sur la guerre des sexes, le féminisme et la frivolité du Berlin des années « folles ».

Lubitsch émigre aux Etats-Unis en 1922 à l’âge de 30 ans.

Il est invité à Hollywood où il perfectionne son art de la comédie sophistiquée. Il passe avec une extrême aisance du muet au parlant et signe une suite ininterrompue de chefs-d’œuvre. On parle très vite de la « Lubitsch Touch », ce mélange unique d’élégance, de satire, d’esprit, de sens du rythme et de l’ellipse. Dans les années 30 et 40, il va travailler avec les plus grandes stars d’Hollywood : Maurice Chevalier, Gary Cooper, Marlene Dietrich, James Stewart, Greta Garbo… Son film le plus célèbre, parmi une cinquantaine de titres géniaux, est sans doute To Be or Not to Be (1942), qui évoque sur le ton de la comédie la résistance au nazisme. Varsovie, août 1939. Une troupe répète une pièce antinazie et joue Hamlet. Dans le rôle-titre, Joseph Tura, un cabot exécrable, est interrompu tous les soirs au début de son monologue par un spectateur qui quitte la salle. Il s’agit en fait d’un code entre une femme mariée et un jeune soldat : le prétendant part rejoindre dans sa loge la propre épouse de Tura. Après l’invasion de la Pologne par l’armée allemande, les comédiens et le militaire vont sauver la résistance polonaise en empêchant un agent double de communiquer ses renseignements à la Gestapo, grâce à des stratagèmes et déguisements empruntés au théâtre. Ce classique absolu fut très mal reçu à sa sortie en raison de son humour féroce, son absence de sentimentalisme, et l’audace de certaines plaisanteries. Le chef-d’œuvre d’Ernst Lubitsch se distingue de tous les films de propagande antinazis tournés à Hollywood par la subtilité prodigieuse de son écriture et les nombreux thèmes abordés, parmi lesquels le couple et le théâtre. La plus fameuse tirade shakespearienne, d’une importance capitale dans le récit, donne au film de Lubitsch sa véritable signification. Il s’agit d’être libre ou pas, intelligent ou pas, résistant ou pas. Lubitsch livre ici sa philosophie hédoniste de la vie. Liberté des désirs amoureux, liberté d’esprit et liberté politique sont indissociables; l’amour de femmes et du théâtre s’oppose à la barbarie et à la bêtise nazies.

La Folle Ingénue (1946)

La Folle Ingénue (1946)

En 1947, Lubitsch reçoit un Oscar d’honneur et meurt peu après d’une crise cardiaque sur le tournage de son dernier film, La Dame au manteau d’hermine, qui sera terminé par Otto Preminger (cinéaste qui sera à son tour célébré à Locarno cet été, après Lubitsch et Minnelli.)

Ange (1937)

Ange (1937)

Le succès des films de Lubitsch auprès du public et de la critique ne s’est jamais démenti du moment de leur sortie jusqu’à aujourd’hui. A l’instar de Jean Renoir ou Alfred Hitchcock, Lubitsch fut adulé par ses pairs et les spectateurs du monde entier de son vivant et son influence, plus de cinquante ans après sa mort, est toujours immense auprès des cinéastes américains et européens. Billy Wilder avait une pancarte dans son bureau où était écrit « qu’aurait fait Lubitsch ? ».

William Wyler, Blake Edwards, François Truffaut, et plus près de nous Quentin Tarantino (Inglourious Basterds) et les nouveaux auteurs de la comédie américaine ne cachent pas leur admiration pour l’auteur de Haute Pègre, The Shop Around the Corner, Ninotchka, La Folle Ingénue ou Ange.

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