Battle Royale de Kinji Fukasaku

Battle Royale (2000)

Battle Royale (2000)

Gigantesque succès commercial au Japon, la sortie de Battle Royale (Batoru rowaiaru, 2000) s’accompagna dans son pays d’origine d’une vive polémique autour de l’éternel débat de la représentation de la violence à l’écran. Une violence d’autant plus choquante qu’elle concerne de très jeunes adolescents, conduits à s’entretuer pendant une heure cinquante. De quoi faire grincer des dents. Pourtant, sous sa carapace de produit commercial cynique et de grosse série B gavée de violence, Battle Royale n’est pas un film irresponsable. Il s’agit, à défaut d’un chef-d’œuvre, d’une réussite inattendue.

Battle Royale débute sur un constat apocalyptique : dans un futur proche, au début du nouveau siècle, le Japon connaît une crise sociale, économique et morale sans précédent. Cette crise provoque des répercutions directes dans les collèges et les lycées, où les élèves refusent l’autorité de leurs professeurs et ne vont plus en cours. Pour enrayer le déclin du pays, une organisation nationale a inventé la Battle Royale, jeu de massacre dont le non officiel est « loi de réforme de l’éducation pour le nouveau siècle ». Choisie par hasard, une classe de troisième est emmenée sur une île déserte. Sur place, on explique aux jeunes gens qu’ils ont trois jours pour se massacrer entre eux en respectant certaines règles, sous le contrôle de leur ancien enseignant. Seul le dernier et unique survivant pourra rentrer chez lui. Ce « jeu » a pour but de stimuler l’esprit de combativité et d’initiative des jeunes générations pour les aider à surmonter les dures épreuves de la nouvelle société, qui a vu s’écrouler l’autorité morale des adultes. C’est également – et surtout – une vengeance et une punition des adultes excédés par l’indiscipline et l’agressivité de leurs enfants.

Battle Royale renvoie à de nombreuses références de la littérature ou du cinéma de science-fiction : dans le désordre, Sa majesté des mouches, La Chasse du comte Zaroff, Orange mécanique, Rollerball, Punishment Park, New York 1997 (pour la société futuriste fascisante, le huis clos mortel, mais surtout les colliers explosifs qui privent les gamins de la possibilité d’évasion). Battle Royale s’inscrit donc dans une tradition de fable de science-fiction qui transforme en allégorie une hypothèse alarmiste de dérive du monde contemporain. Cependant, de nombreux commentateurs n’ont pas manqué de souligner que le film, davantage qu’à une culture littéraire ou cinématographique, faisait surtout référence à des phénomènes sociaux bien réels. Battle Royale et son jeu de mort renvoient aux parties de « ball paintings » (où les employés de bureaux se tirent dessus avec de fausses balles, afin d’évacuer le stress et d’apprendre à éliminer leurs adversaires professionnels) et surtout à la nouvelle vague de programmes télévisés style « Big Brother », « Survivor », et autres obscénités décervelantes créées pour faire jouir la ménagère aliénée et le sociologue éclairé.

Ultra violence + phénomène de société : un couple qui a déjà fait pas mal de dégâts au cinéma et une double raison de se méfier du résultat. D’un côté le risque permanent du dérapage vers la complaisance ou le racolage, autant dire un film de plus ; de l’autre l’écueil pénible du film à thèse, de la lourde charge contre la télévision et des images irresponsables, autant dire un film de trop. Battle Royale évite ces deux erreurs. Sur le plan du style, on est loin de la grosse bouillie visuelle attendue. Il existe en effet au Japon un marché « alternatif », constitué de films extrémistes (pas dans leur discours, pour la plupart du temps inconsistant, confus ou débile, que dans la violence extraordinaire de leurs images). Cette génération de cinéastes déglingués était composée dans les années 90 et 2000 de noms comme Miike, Tsukamoto ou Ishii, souvent pour le meilleur et parfois pour le pire.

Par exemple, le très dérangé Takashi Miike – avant de devenir (relativement) plus respectable – avait déjà filmé dans un polar non moins dérangé (Graine de yakusa), le temps de quelques scènes entrées dans la légende des excès asiatiques, des enfants et des lolicéennes tueuses à gages armées jusqu’à la petite culotte blanche, commettre des meurtres surréalistes. Rien de tel dans Battle Royale, mis en scène par Kinji Fukasaku. Qui est Fukasaku ? Un vétéran (il a 70 ans au moment du tournage) mais pas un maître (ou alors, un petit). Spécialiste du film de yakusa des années 60-70, il traîne une réputation de mécréant et de gougnafier de la pellicule, d’un cinéaste qui tourne trop vite et pas toujours très bien (il abuse du zoom, un de ses nombreux tics de metteur en scène) des films de série à la gloire de la pègre ou de navets de science-fiction. En l’an 2000 sa carrière et derrière lui et elle n’est guère brillante, même s’il bénéficie d’une bonne réputation auprès des jeunes cinéastes du néo polar, en tant de précurseur d’un certain nihilisme moral et formel, doublé d’un goût commun pour la violence paroxystique. Fukasaku allait-il rivaliser avec ses fils spirituels sur le chemin du débraillage formel et tous les écraser à coups de montage hystérique, de caméra portée et d’inserts vidéo, pour leur prouver qu’il était resté le plus mal élevé des cinéastes sagouins ? Ou alors renoncer à ses excès passés pour un cinéma moins fatigant à regarder ? Heureusement, Fukasaku a opté pour la seconde solution. Battle Royale est filmé avec une relative sobriété, évite le principe galvaudé du faux reportage télé à la Blair Witch Project (qui lança le filon commercial du « found footage » qui n’est toujours pas tari) pour au contraire adopter une forme de ligne claire héritée de la bande dessinée ou de l’illustration. Après une longue filmographie placée sous le signe de la déstructuration formelle, Fukasaku se décide à mettre en scène un film surcadré, rompant avec toutes ses habitudes de zoomeur fou. Battle Royale est un film carré, efficace, qui choisit une mise en scène prosaïque afin de faire davantage ressortir le caractère monstrueux de son sujet.

Quant à la portée politique de Battle Royale, les auteurs (le film est écrit par le fils de Fukasaku, d’après un roman de Takami) se gardent bien d’insister sur la critique des jeux de survie à la télévision. Davantage qu’un film de dénonciation, Battle Royale est un film de connivence avec le public jeune auquel il est destiné. À chaque plan, il semble dire : « regardez, je vous ai compris. »

Un brin démago, sans doute, lorsqu’il invite les jeunes à se révolter et à lutter contre l’oppression du monde des adultes. C’est ce message subversif, ou plutôt ce clin d’œil, qui a valu à Battle Royale, à égalité avec les nombreuses scènes spectaculaires et la participation comique de Kitano, un immense succès auprès des adolescents nippons. On pourra considérer cette complicité comme de la roublardise, en regard du passé mercenaire de Fukasaku. Film de circonstance, en prise directe avec les préoccupations de son public, Battle Royale appartient à cette catégorie de films commerciaux qui, à toutes les époques, ont mieux su rendre compte des troubles sociaux et de l’état des mentalités.

Battle Royale ne prophétise rien qui ne soit pas déjà là depuis trop longtemps : la violence comme drogue, comme marchandise, comme objet de fascination ; les ruses perverses du fascisme pour utiliser les éléments indisciplinés ou marginaux de la société…

Le film devient passionnant lorsqu’il se met à comprendre vraiment les adolescents (voilà un film ou le publics, les personnages et les acteurs du film se ressemblent au point de se confondre). Il saisit leurs angoisses et leur sexualité avec la justesse brute des meilleurs sitcoms. Dans Battle Royale, la situation extrême ne fait qu’exacerber les sentiments. Fukasaku se livrent alors à des scènes satiriques très réussies. Les jeunes filles ne massacrent plus leurs camarades de classe pour obéir à la loi des adultes, mais parce que celle-ci a plus de succès avec les garçons, celle-la a piqué le fiancé de l’autre, etc. On s’empoisonne par peur des garçons, des chipies s’entretuent au mini uzi… Une jeune fille est trahie par la découverte d’un tampon dans les toilettes, preuve qu’elle a assassiné l’occupante précédente, pas encore pubère.

Pour les garçons, il s’agit de ne pas mourir puceau, et gare à la castration par une fille armée d’une serpette.

Féroce satire qui fait parfois penser à Starship Troopers, vision juste et à peine fantasmée des émois de l’adolescence (comme une version cauchemardesque de Virgin Suicides), Battle Royale est une nouvelle preuve, après la série des Ring par exemple, de la vitalité exceptionnelle du cinéma japonais à l’orée des années 2000. Son cinéma d’auteur aime à revisiter les genres pour les pousser vers des interrogations philosophiques (Kiyoshi Kurosawa, célébré à juste titre actuellement à la Cinémathèque française) et son cinéma commercial est parfaitement capable de critiquer la société, de garder un contact étroit avec son public, en lui parlant de sexe, de politique, et surtout en lui parlant de lui-même. Kinji Fukasaku est mort en 2003 au début du tournage de Battle Royale 2, une suite – pas vue – qui ne connut pas la gloire internationale de l’original et qui fut terminée par son fils Kenta. Bientôt (le 21 mars) sort un film américain pour adolescents, Hunger Games qui attise notre curiosité car il se présente comme un mélange de Battle Royale et du Prix du danger. A voir.

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