Punishment Park de Peter Watkins

Punishment Park (1971)

Punishment Park (1971)

En I970, tandis que les États-Unis s’embourbent au Vietnam, Nixon décrète l’état d’urgence. Les opposants à la politique du gouvernement susceptibles de mettre en danger la sécurité intérieure du pays par des actes de terrorisme (pacifistes, déserteurs, anarchistes) sont aussitôt placés en détention et jugés expéditivement par un tribunal civil. A l’énoncé de sentences pouvant aller jusqu’à vingt ans de prison, les jeunes condamnés ont la possibilité de commuer leurs peines en trois jours à Punishment Park, un centre de redressement situé dans le désert californien. Là-bas, les gardiens laissent miroiter la liberté aux détenus qui parviendront – à pied, sans eau ni nourriture – à rallier le drapeau américain situé à plusieurs dizaines de kilomètres, en pleine fournaise. Une équipe de la BBC est invitée par les autorités à filmer cette nouvelle forme de châtiment et à en diffuser les images dans le monde entier. Les caméras de télévision sont donc simultanément présentes au procès du groupe 637 tandis que le groupe 638 a déjà rejoint Punishment Park. Les journalistes interrogent les traqués, les flics à leur poursuite, brièvement les membres du jury, tous petits-bourgeois conservateurs. Punishment Park (1971) est contemporain, à l’aube des années 70, d’un engouement pour la science-fiction politique (Orange mécanique de Kubrick, THX-1138 de Lucas). Mais le cinéma de Peter Watkins se situe constamment dans un espace flou entre la fiction et le documentaire, puisque ses films les plus célèbres sont des enquêtes sur une réalité qui n’existe pas. La Bombe (The Wargame) décrivait ainsi en 1965 les ravages d’une explosion nucléaire dans la région du Kent. Peter Watkins est l’inventeur du documentaire spéculatif, ce que l’on pourrait appeler des actualités virtuelles, qui s’attachent à la réalité probable d’un événement qui da pas eu lieu à des fins évidemment démonstratives. Cet acharnement à mettre en scène cette pseudo réalité nécessite un très savant – et indiscernable – dispositif que Watkins a perfectionné de film en film: interprétation non professionnelle, filmage caméra à l’épaule, regards caméra, interviews frontales des acteurs du drame, champ obstrué par les mains des flics… La complaisance des journalistes à suivre les fugitifs en plein désert sans leur apporter le moindre soutien désigne d’emblée les médias du côté des valets de l’ordre, même si un des journalistes anglais, qui ne quittera pas le hors-champ, se révolte – enfin ! – après le massacre des jeunes subversifs. C’est la dette du film envers la fiction de gauche traditionnelle où un personnage témoin, auquel le spectateur est convié à s’identifier, accède à une didactique et artificielle prise de conscience. Puisque Punishment Park se rattache autant au film militant qu’au faux documentaire, on se rappellera que tout un secteur du cinéma d’exploitation avait à la même époque (Mondo Cane, 1963) investi le domaine des fausses actualités à des fins racoleuses et sensationnalistes. Le cinéaste Gualtiero Jacopetti, dans une version raciste et porno de Watkins, avait d’ailleurs réalisé un film avec son complice Franco Prosperi, Les Négriers (Addio zio Tom, 1971), sur le même principe que Culloden (mis en scène pour la télévision par Watkins en 1964) : organiser un faux reportage sur des événements historiques, style « la caméra remonte le temps » (l’esclavagisme dans les plantations de cotons pour Jacopetti et Prosperi, une célèbre bataille de 1746 entre Anglais et Ecossais pour Watkins), avec dans les deux cas un résultat mêlant spectaculaire et distanciation, avec une emphase à la fois écœurante, fascinante et fascisante. Recréer de façon morbide la misère et la laideur du monde telles qu’elles existent en fait est une entreprise cynique de droite ; imaginer à la place de l’État de nouveaux systèmes punitifs est une démarche paranoïaque de gauche. Punishment Park atteint en effet une dimension paranoïaque extrême, devenant une entreprise fascinante de perversité. Les motivations de Watkins sont claires: démontrer que le gouvernement républicain retourne à la barbarie – on pense évidemment au jugement des flèches, coutume indienne qui avait inspiré à Fuller un western génial. La paranoïa traverse donc les deux camps : Nixon et ses sbires, effrayés par quelques agitateurs inoffensifs, et les gauchistes, résignés à souffrir le martyre en se faisant courser comme des lapins. Les rêves des uns et les cauchemars des autres finissent par s’incarner dans le même film. Mais pas question pour Watkins de fouiller dans les poubelles de l’actualité. Le cinéaste préfère utiliser une phobie primitive, un tabou (le gibier humain, au centre de nombreuses œuvres, dont la plus célèbre reste La Chasse du comte Zaroff) pour étayer son raisonnement à propos d’une nation molochéenne dévorant ses enfants, monstrueuse anticipation de cannibalisme politique. Hormis les plagiats de Giacopetti-Prosperi, un autre film célèbre nous rappelle Punishment Park : Battle Royale de Kinji Fukasaku, dont on parlera ici plus tard.

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