Clouzot cinéaste

« Tant pis si je choque : je ne vois pas Clouzot comme un grand cinéaste, même s’il a tout mis en œuvre pour le faire croire. »

Paul Vecchiali, L’Encinéclopédie, tome 1, éditions de l’œil, 2010

Un livre, Clouzot cinéaste de José-Louis Bocquet et Marc Godin aux éditions « la table ronde » permet de faire le point sur la filmographie d’Henri-Georges Clouzot (1907-1977), cinéaste français dont les ambitions nous semblent supérieur au talent et qui en a sans doute beaucoup souffert.

Après l’excellent divertissement policier L’assassin habite au 21 (1942),

Le Corbeau (1943)

Le Corbeau (1943)

Le Corbeau (1943) est sans conteste le film le plus important d’Henri-Georges Clouzot. Produit par la Continental, firme allemande installée en France par l’occupant nazi, cette histoire d’un petit village empoisonné par une série de lettres anonyme montre le peuple français sous un jour peu reluisant. Les analogies évidentes avec la collaboration et la vague de délations qui sévit durant les heures les plus sombres de l’histoire de France déplurent au régime de Vichy et aux commanditaires du film, tandis qu’à la Libération, on accusa Clouzot d’avoir fait un film anti-français et on le condamna à une interdiction de travail à vie (levée quelques années plus tard). D’une noirceur absolue, magistralement interprété et réalisé, le film est le chef-d’œuvre de Clouzot dont le pessimisme ontologique pouvait passer à l’époque pour une forme de lucidité salutaire avant de se transformer en aigreur misanthropique.

Quai des orfèvres (1947)

Quai des orfèvres (1947)

Quai des orfèvres (1947) avec Louis Jouvet, Suzy Delair, Simone Renant, Bernard Blier, Charles Dullin, Pierre Larquey, Raymond Bussières est l’autre grand film de Clouzot, après un silence forcé lors de la Libération. Un pianiste jaloux est accusé d’avoir assassiné un des riches prétendants de sa femme, chanteuse de music hall volage et vénale. L’inspecteur Antoine mène l’enquête… Voilà un (vrai) classique du cinéma policier français, qui vaut autant pour son suspense (il s’agit d’une adaptation d’un roman de S. A. Steeman) que pour son atmosphère et ses personnages, marqués par le pessimisme foncier de Clouzot, ici au sommet de son art. Quai des orfèvres est admirablement servi par un inoubliable Louis Jouvet, qui dans le rôle d’un flic misanthrope et malgré tout attachant, se révèle être un double parfait de son metteur en scène (comme la plupart des personnages masculins des films de Clouzot.) Quai des orfèvres est une œuvre amère et sans illusion, presque célinienne (l’humanité est pourrie, seule l’enfance échappe au massacre), dont le cynisme est sauvé par des accents déchirants et qui confirme que les bons sentiments ne font pas les meilleurs films.

La suite sera moins brillante. Manon (1949) est un film plutôt raté (surtout à cause de son interprétation) mais qui présente l’intérêt de parler « à chaud » de la France sous l’Occupation, de la Libération et de la création d’Israël.

Avec Le Salaire de la peur (1953), Clouzot réalise un récit d’aventure et de suspense « à l’américaine », auquel le cinéaste apporte sa noirceur et sa cruauté habituelles. Mais le film, à l’image de son couple viril Yves Montand-Charles Vanel, et ses lourdes allusions homosexuelles, ne tient plus vraiment la route. Une fois n’est pas coutume, William Friedkin réalisera un remake largement supérieur à l’original, Sorcerer en 1977.

Les Diaboliques (1955) est pire encore. Clouzot tente de rivaliser avec Hitchcock et signe un thriller à la française d’une parfaite noirceur, classique qui engendrera une mode pour les histoires de machinations adultérines. Hitchcock adaptera à son tour un roman de Boileau et Narcejac sur un sujet assez proche, D’entre les morts, qui deviendra Vertigo. Entre les deux films, y’a pas photo. Gros succès commercial à l’époque, le film est aujourd’hui irregardable. Même Clouzot le considérait comme l’un de ses films les moins réussis.

Le Mystère Picasso (1955) sur l’enregistrement en direct de la genèse de toiles et dessins de Picasso, est un classique du film essai, et témoigne du désir d’expérimentation et de recherches artistiques et techniques de Clouzot.

Dans Les Espions (1957), une clinique psychiatrique dissimule un repaire d’agents secrets. « Clouzot a fait Kafka dans sa culotte » écrira méchamment Henri Jeanson à propos de ce film prétentieux et raté dans lequel le cinéaste du Corbeau se laisse tenter, en plus de sa misanthropie habituelle, par la philosophie de l’absurde.

La Vérité (1960)

La Vérité (1960)

La Vérité (1960) est un suspense judiciaire autour du procès d’une jeune femme accusée du meurtre de son amant. Clouzot le terrible, fidèle à sa réputation, réalise un film d’une noirceur extrême et tyrannise la pauvre B.B., forcée d’abandonner ses pitreries pour jouer la tragédienne. Avec le temps, le film a gagné en étrangeté. La vulgarité du film et les poncifs qu’il véhicule sur la jeunesse sont pénibles, mais la mise en scène ne manque pas de force et Bardot est assez géniale. Après ce film, Clouzot se perd dans un projet à l’ambition démesurée, L’Enfer, qui veut mêler une étude sur l’obsession sexuelle et la jalousie et les recherches de l’art cinétique alors à la mode. Le cinéaste obtient des moyens illimités, s’enlise dans un tournage compliqué. Il fait un infarctus sur le plateau et le film est arrêté au soulagement général. En 2009 un documentaire a permis de découvrir les images bizarres tournées par Clouzot avec Romy Schneider et Serge Reggiani, sans jamais mentionner la version très réussie du scénario de Clouzot adapté par Claude Chabrol en 1994 (L’Enfer avec Emmanuelle Béart et François Cluzet), avec heureusement une mise en scène beaucoup plus sobre, sûre de sa maîtrise et inquiétante.

L'Enfer

L'Enfer

Clouzot se remettra difficilement de cette débâcle et ne tournera qu’un autre film, La Prisonnière, qui reprend certaines des images cinétiques de L’Enfer pour une histoire de sado-masochisme et de domination qui brasse les obsessions du cinéaste vieillissant avec moins de conviction de d’habitude. Le livre a beau souligner le talent du cinéaste, son perfectionnisme et sa passion, il dresse un portrait peu flatteur d’un homme malade, antipathique, obsédé sexuel, dévot, misanthrope, sadique, méprisant, acariâtre… A la fin de sa vie, Clouzot rêvait de réaliser un film pornographique (fixation partagée avec Alfred Hitchcock.)

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2 Responses to Clouzot cinéaste

  1. Laurent says:

    Les Diaboliques aujourd’hui irregardable ? non mais sérieusement, ce qu’il faut pas lire…
    L’avez-vous vu récemment ?

    Et d’ou vient votre mépris pour Clouzot, il y a une raison ?

    • Oui je l’ai revu, justement. J’ai revu aussi Manon, La Vérité, La Prisonnière qui tiennent mieux la route. Aucun mépris pour un cinéaste dont j’ai eu la curiosité de revoir certains films, pour arriver à la conclusion suivante : si son ami Picasso disait “je ne cherche pas, je trouve”, Clouzot aurait pu dire : je ne trouve pas, je cherche.” la quête expérimentale de Clouzot, solide réalisateur classique, s’est soldée par un échec. Toutes ses tentatives de films improvisés (comme son ciné-journal au Brésil) ou cinétiques (L’Enfer, puis La Prisionnière) ont été abandonnées ou difficilement menées à bien. Clouzot a subi le choc de Huit et demi de Fellini et il a voulu faire pareil : révolutionner le cinéma. Noble ambition, mais il n’était sans doute pas taillé pour cela. Clouzot dans les années 60, c’était Duvivier qui se prenait pour Antonioni ou pire, Christian-Jaque pour Robbe-Grillet. Je le répète, mieux vaux continuer d’admirer Le Corbeau ou Quai des orfèvres…

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