Rétrospective Barbet Schroeder à Bobigny

Barbet Schroeder dans La Boulangère de Monceau (1963) d'Eric Rohmer

Barbet Schroeder dans La Boulangère de Monceau (1963) d'Eric Rohmer

C’est du 7 au 20 mars 2012 dans le cadre du 23ème Festival « Théâtres au cinéma » à Bobigny : hommages croisés à Barbet Schroeder, Bulle Ogier (actrice géniale, muse et épouse de Schroeder) et Charles Bukowski (écrivain presque génial, sujet d’un documentaire de Schroeder et auteur de Barfly, adapté au cinéma par le cinéaste avec Mickey Rourke et Faye Dunaway en 1987, produit par les fantasques Golan et Globus pour la Cannon.

Cinéaste à la carrière atypique, voyageur intempestif, esprit curieux et éclectique, Barbet Schroeder naît à Téhéran en 1941, d’un père suisse et d’une mère allemande. Il passe son enfance en Afrique Centrale et en Colombie avant de débarquer à Paris où il rejoint les cinéphiles des Cahiers du cinéma.

Barfly (1987)

Barfly (1987)

La Vallée (1972)

La Vallée (1972)

A 23 ans, il fonde les Films du Losange, produit entre autres Rohmer, Pollet et Rivette avant de réaliser ses deux premiers longs métrages, More (1969) et La Vallée(1972), écrits avec Paul Gégauff, photographiés par Néstor Almendros, avec la musique des Pink Floyd. Aujourd’hui débarrassés du parfum de scandale qui fit leur succès à l’époque de leur sortie, ces deux films sont parfaitement représentatifs de la démarche cinématographique d’un cinéaste qui a abordé avec talent et curiosité tous les genres, du documentaire au thriller hollywoodien. Apparentés au courant underground à la mode du début des années 70, More et La Vallée échappent pourtant aux clichés du cinéma psychédélique (malgré la musique des Pink Floyd et les thèmes abordés – la drogue, l’évasion), et le cinéaste ne se départ jamais de sa lucidité et d’une approche toute ethnographique de son sujet. Avec More(1969), Schroeder signe une étude sociologique précise (le mouvement hippie à Ibiza et les nouvelles formes de toxicomanie) qui s’interdit la moindre forme de complaisance sans toutefois renoncer à une tradition romantique de la quête d’absolu.

More (1969)

More (1969)

Dans La Vallée (1972) la femme du consul de France à Melbourne (géniale Bulle Ogier) se joint à une expédition dans la brousse, à la recherche d’une vallée légendaire absente de toutes les cartes. Schroeder, aidé comme dans More par le regard sarcastique du scénariste Paul Gégauff, s’appuie sur une base documentaire. Cette fiction vient après des courts métrages ethnographiques réalisés en Nouvelle Guinée (Schroeder est un cinéaste proche de Rouch.) La Vallée analyse le désir de fuite et de voyage de toute une génération pour déboucher sur une remise en cause de l’idée d’exotisme.

Maîtresse (1975)

Maîtresse (1975)

Barbet Schroeder sur le tournage de L'Enjeu (1998)

Barbet Schroeder sur le tournage de L'Enjeu (1998)

Si sa carrière européenne l’avait catalogué cinéaste “à sujet” (la drogue dans More, le sadomasochisme dan Maîtresse, le jeu dans Tricheurs, à mi-chemin entre le reportage de société et l’autobiographie), Barbet Schroeder, intégré à Hollywood à partir de 1987 (Barfly), y enchaîne thriller, film de procès, mélodrame et film noir (Kiss of Death, remake du film d’Hathaway). Le genre remplace le sujet, et il s’agit d’un vrai choix de cinéaste cinéphile, de la part du plus subtil, modeste – et malin – des nouveaux émigrés à Hollywood. Un film comme L’Enjeu (Desperate Measures, 1998) le prouve, de façon encore plus radicale que les précédents.

L'Enjeu (1998)

L'Enjeu (1998)

Car cette fois-ci Schroeder ne rend plus hommage au cinéma hollywoodien des années 40 et 50 où la moindre série B gardait sa dignité. L’Enjeu se situe dans la lignée la plus commerciale du cinéma d’action des années 90, c’est-à-dire entre le film de poursuite (Le Fugitif, Speed) et les histoires de super criminels fascinants de force et d’intelligence (Le Silence des agneaux, Les Nerfs à vif, pour le meilleur) : un flic n’a que quelques heures pour capturer vivant un redoutable tueur condamné à perpétuité dont la moelle épinière pourrait sauver son fils cancéreux, mais qui a profité de son hospitalisation pour échapper à la surveillance de la police. Schroeder confirme une qualité, constante chez lui : la direction d’acteurs. Andy Garcia et Michael Keaton n’ont jamais été aussi bons. Mais c’est surtout la rigueur de sa mise en scène qui fait la différence avec les monstrueuses productions Bruckenheimer de l’époque (Rock, Les Ailes de l’enfer) réalisées par de jeunes mercenaires du clip et de la pub mais qui sont devenues – hélas – la norme du cinéma d’action. La précision de L’Enjeu détonne dans un paysage audiovisuel soumis au grand angulaire, au montage hystérique et aux espaces chewing-gum. C’est un film langien, tant par son sujet (comme dans Règlements de comptes, un flic transgresse la loi à des fins privées) que par sa mise en scène (même si Lang, plus sec, se serait contenté de quelques coups de feu et aurait réduit le nombre de cascades et de poursuites). Enfermé pendant la majeure partie du film dans un immense hôpital, le spectateur ne se perd jamais. C’est du cinéma d’architecte (encore Lang) et Schroeder joue avec la plasticité des décors qui enrichit la profondeur psychologique des personnages et permet au récit d’accéder à une dimension cérébrale, quelque part entre le conte initiatique et le rêve féerique. L’hôpital devient en effet un site allégorique, scindé en deux ailes (un bâtiment ultramoderne – pour aller vite, la conscience – où l’enfant pourrait être opéré et une autre, vétuste et gothique – l’inconscient – reliées par une symbolique passerelle que le tueur fait exploser). Instaurant le chaos afin de contrôler les lieux, il surveille et téléguide grâce à des caméras vidéos le flic, parti dans de labyrinthiques circonvolutions corticales à la double recherche de son fils et du mauvais donneur.

La Vierge des tueurs (2000)

La Vierge des tueurs (2000)

Pris en otage, l’enfant malade se retrouve ballotté entre deux figures paternelles, son père prêt à sacrifier sa carrière pour le sauver et le criminel, à la fois bête traquée et manipulateur, avec qui il partage brièvement le même formidable instinct de survie et d’adaptation. Quant à la fin du film, il serait erroné de la réduire à une simple pirouette. Elle souligne par l’absurde la sérialité des scénarios en forme de mécaniques perpétuelles, avides de satisfaire un public jamais rassasié. Par cette ultime touche ironique, Schroeder démontre sa maîtrise et sa parfaite intelligence d’une matière ingrate, qu’il parvient à améliorer avec une rare élégance, en la rendant plus belle, moins bête, et même émouvante.

Barbet Schroeder sur le tournage de Général Idi Amin Dada (1974)

Barbet Schroeder sur le tournage de Général Idi Amin Dada (1974)

Après ce pur film de genre hollywoodien, Schroeder est retourné en Colombie où il avait passé son enfance pour réaliser ce qui est peut-être son chef-d’œuvre, La Vierge des tueurs (premier film de fiction entièrement tourné avec une caméra numérique haute définition, en 2000). Il alterne depuis les fictions tournées un peu partout (Calculs meurtriers à Hollywood, Inju au Japon), les documentaires en forme de portraits (Barbet Schroeder est fasciné par les personnages dangeureux, controversés ou hors-normes, comme le dictateur Idi Amin Dada, l’écrivain Charles Bukowski ou l’avocat Jacques Vergès, sans oublier Jacques Mesrine auquel il faillit consacrer une biographie filmée avant que le projet n’échoue entre les mains de Jean-François Richet) et la télévision (des épisodes de la série « Mad Men »).

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2 Responses to Rétrospective Barbet Schroeder à Bobigny

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