Road Movie, USA de Bernard Benoliel et Jean-Baptiste Thoret

Point limite zéro (1971)

Point limite zéro (1971)

Ce beau et gros livre (éditions Hoëbeke) s’intéresse à un autre genre américain par excellence, le « road movie », souvent associé au cinéma moderne ou post moderne des années 70 et 80 (de Easy Rider à Paris, Texas). Mais les auteurs ont l’intelligence de ne pas oublier les vraies racines du « road movie », dans les années 30 et 40, version réaliste (Les Raisins de la colère de John Ford), version comique (New York-Miami de Frank Capra) et version fantastique (Le Magicien d’Oz de Victor Fleming, cet autre titre séminal du cinéma américain qui a inspiré de nombreux films, et en particulier Sailor et Lula de David Lynch.)

On n’oubliera pas bien sûr le chef-d’œuvre terminal The Brown Bunny (2003) de Vincent Gallo, qui transcende les frontières du genre, ou les variations inspirées de Boulevard de la mort (2007), le film le plus expérimental de Quentin Tarantino.

Deux titres emblématiques comptent parmi mes « road movies » préférés : Electra Glide in Blue (1973) et Point limite zéro (1971).

Affiche américaine d'Electra Glide in Blue (1973)

Affiche américaine d'Electra Glide in Blue (1973)

Parmi les « road movies » plus ou moins directement engendrés par le succès d’Easy Rider (Macadam à deux voies, Point limite zéro), il y en a un qui peut être vu comme le contrepoint exact du film surestimé de Dennis Hopper. Electra Glide in Blue (nom des grosses cylindrées pilotées par les motards de la police) a en effet pour héros un flic intègre, idéaliste jusqu’à la naïveté, arpentant les routes de l’Arizona sur sa moto. Il est interprété par l’étrange Robert Blake, qui hantera 25 ans plus tard le Lost Highway de David Lynch, et dont la petite taille est le sujet de plusieurs gags visuels dans le film. Une enquête de routine sur un suicide douteux lui fera prendre conscience de la corruption générale qui règne dans la police. Aux héros trafiquants de drogue succède un policier qui connaîtra un mort symétrique à ceux d’Easy Rider, fusillé sur la route par des hippies. Electra Glide in Blue est l’unique film du producteur de musique James William Guercio, cinéphile qui ne jure que par Ford et La Prisonnière du désert. Lorsqu’on lui donne carte blanche pour mettre en scène un film à petit budget, Guercio en profite pour signer un western moderne, entre respect fétichiste et relecture critique. Contrairement aux autres films pop des années 70 (Zabriskie Point par exemple), Guercio ne souhaite pas dynamiter les mythologies américaines, mais les mettre à l’épreuve des temps modernes et continuer à les magnifier sur le plan cinématographique. Il investit les paysages fordiens et reproduit les cadres et les couleurs de La Prisonnière du désert (avec la complicité de Conrad Hall, un des plus grands chefs opérateurs de sa génération), tandis que les intérieurs acquièrent une autonomie esthétique avec un traitement visuel opposé. Les ruptures de ton se multiplient également au cours du récit, de l’humour à l’ultra violence avec une poursuite sanguinolente presque surréaliste. Guercio est beaucoup plus proche de Michael Cimino que de Dennis Hopper. L’ironie postmoderne et une certaine excentricité n’arrivent pas à masquer la profonde mélancolie et la nostalgie amoureuse du cinéma primitif américain.

C’est pour toutes ces raisons qu’Electra Glide in Blue est un objet atypique, un véritable hapax. Guercio ne tournera plus rien après ce film, accusé de fascisme à sa sortie (parce que le personnage principal est un policier et que les hippies y sont décrits comme des ectoplasmes pas très sympathiques) puis tombé aux oubliettes (malgré une sélection officielle au Festival de Cannes) avant que Vincent Gallo ou les Daft Punk ne le citent comme une influence majeure (voir The Brown Bunny ou les robots de cuir noir errant dans le désert d’Electroma).

Easy Rider, Macadam à deux voies, Point Limite zéro, Electra Glide in Blue. Voici quatre titres essentiels du cinéma américain moderne qui désignent la moto ou la voiture comme prolongement érotique du corps masculin, la vitesse comme quête de l’inutile, l’anéantissement et la mort comme ligne d’horizon. Si Easy Rider est difficilement regardable aujourd’hui pour cause d’excès psychédéliques, les trois autres tiennent très bien la route. Sorti la même année que Macadam à deux voies, Point limite zéro (Vanishing Point) est sans doute plus connecté à un héritage cinématographique purement américain que le trip existentialiste de Monte Hellman. Kowalsky, l’antihéros mythique de Point limite zéro, est un effet un cow-boy solitaire égaré dans l’Amérique en déliquescence des années 70, un personnage hustonien propulsé dans Zabriskie Point d’Antonioni. Perdant magnifique, aventurier d’abord soldat, puis flic, puis rien du tout, Kowalsky prend le pari stupide de rallier en voiture Denver à San Francisco en moins de quinze heures. Sa folle course-poursuite (contre la loi, l’époque et lui-même) est un voyage spatial à travers des paysages désertiques, mais aussi mental. Bourré d’amphétamines, il voit sa vie défiler derrière lui (bonne utilisation du flash-back), tandis qu’au gré des rencontres et des désillusions se dessine une société invivable, fasciste, dans laquelle le mouvement hippie est le nouveau refuge du conformisme. Richard C. Sarafian n’a pas réalisé beaucoup de films, et encore moins de bons. Celui-ci est son meilleur, avec le western spinoziste Le Convoi sauvage, qui racontait à peu près la même chose (et de la même façon), mais en inversant le processus : un voyage de la mort à la vie.

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