Allan Dwan, la légende de l’homme aux mille films

En 2002, Le festival del film Locarno avait consacré une belle rétrospective (une quarantaine de films) au grand réalisateur américain, accompagné d’un ouvrage qui fait toujours référence : Allan Dwan, la légende de l’homme aux mille films – Un demi-siècle à Hollywood (éditions Cahiers du cinéma-Festival International du film de Locarno). Nous mettons tout en œuvre pour être à la hauteur de la qualité éditoriale des publications parrainées par le Festival, avec un « Vincente Minnelli » par Emmanuel Burdeau l’année dernière et un « Otto Preminger » en préparation pour cet été, désormais avec les éditions Capricci.

Robin des bois (1922)

Robin des bois (1922)

Ce livre sur Dwan était l’occasion de rassembler les connaissances, mais aussi les approches critiques, sur un cinéaste chéri des cinéphiles et des amateurs de cinéma américain, mais dont la réputation est injustement inférieure à celle de John Ford, Raoul Walsh. Pourtant, Allan Dwan appartient comme eux à la catégorie des pionniers d’Hollywood qui, sous le patronage de Griffith, ont littéralement inventé le cinéma américain. D’origine canadienne, ingénieur de formation, Dwan invente une lampe à vapeur de mercure, ce qui lui permet d’entrer dans le monde du cinéma. Il devient metteur en scène presque par hasard (grâce à un remplacement de dernière minute), et réalise ou supervise au cours des années dix plusieurs centaines de films d’une bobine. Ce stakhanovisme rend la filmographie de Dwan difficile à établir, et un doute plane encore sur le nombre véritable de films réalisés par Swan, aggravé par les mystifications du cinéaste lui-même : cent, deux cents, trois cents ? Dans tous les cas, le nombre de mille fièrement annoncé par le titre du livre paraît très exagéré. Dwan dirige les stars Douglas Fairbanks et Mary Pickford. Ses films muets les plus célèbres sont les superproductions Robin des bois et Le Masque de fer. En 1938, Dwan met en scène pour la Fox un film au budget très important, avec Tyrone Power : Suez. Mais Dwan ne pas rester longtemps un spécialiste des films de prestige. Il est essentiellement connu des amateurs de « la dernière séance » à la télévision ou des habitués de la Cinémathèque car il a beaucoup tourné, à partir de la fin des années 40, des films fauchés en tout genre pour un petit studio, la Republic.

Heureusement, dix ans plus tard, les films de Dwan sont plus accessibles, grâce aux DVDs et aux chaînes câblées. Mais l’œuvre est encore une jungle à explorer.

Quatre Etranges Cavaliers (1954)

Quatre Etranges Cavaliers (1954)

Dissimulé derrière l’anonymat de la commande, mais nullement gêné par les décors étriqués, les acteurs falots ou les histoires conventionnelles, Dwan transforme en atouts ces nombreux handicaps, mu par sa préoccupation principale, l’harmonie des formes et du récit. La dernière partie de son œuvre concerne la mythique série de films produite par Benedict Bogeaus. La collaboration entre les deux hommes est aussi fructueuse que celle entre Val Lewton et Jacques Tourneur. Dwan crée une véritable esthétique de la série B, déployant des trésors de savoir-faire et d’intelligence dans des chefs-d’œuvre du western comme Quatre Étranges Cavaliers, Tornade, La Reine de la prairie, Le mariage est pour demain, ou du film noir comme Deux Rouquines dans la bagarre. Ce sont des bandes lyriques et colorées, à la mise en scène somptueuse malgré des budgets de misère, dans lesquelles Dwan se révèle un poète et un moraliste, abordant les sujets graves du lynchage ou de la vengeance, également à l’aise dans la description des sentiments amoureux. Les films d’aventures (Les Rubis du prince birman, La Perle des mers du sud) sont plus anecdotiques, mais moins mauvais que leur réputation.

Les textes de Kevin Brownlow et David Robinson donnent envie de découvrir les films muets de Dwan et celui de Kent Jones ses comédies, domaine que le cinéaste affectionnait particulièrement. Le livre entérine la scission entre la critique américaine et française au sujet des grands cinéastes hollywoodiens. La première considère que la période la plus riche et la plus inventive de Dwan se situe dans les années vingt, et la seconde, Jacques Lourcelles en tête, affirme que les derniers titres du cinéaste, longtemps sous-estimés, constitue la part la plus géniale de sa carrière, placée sous le signe du renouvellement, à l’instar de celles de Lang ou Guitry. Jacques Lourcelles et la revue “Présence du cinéma” furent d’ailleurs les premiers à s’intéresser à Dwan en 1966, cinq ans après la sortie de son ultime film, Most Dangerous Man Alive, sublime épure de science-fiction paranoïaque. Dwan devra ensuite se résoudre à l’inactivité et à l’oubli des siens pendant près de vingt ans, jusqu’à sa mort en 1981, quasi centenaire. À côté d’articles inédits, le livre reproduit le long entretien, riche en anecdotes, accordé par Dwan à Peter Bogdanovich en 1968-69, ainsi que les textes essentiels de Serge Daney et Jean-Claude Biette publiés dans les années 80. Voilà, il ne reste plus qu’à revoir nos films préférés de Dwan et découvrir les autres.

Parmi ces derniers, il y a La Belle du Montana (Belle Le Grand, 1951). Ce mélodrame à costumes sur l’aventure des sentiments est un exemple parmi tant d’autres de l’art d’Allan Dwan, grand cinéaste classique qui marie sens de l’économie et foisonnement romanesque.

Belle Le Grand est une aventurière qui a purgé une peine de cinq ans de pénitencier à la place du véritable coupable, son ancien amant et complice. Répudiée par sa famille, oubliée de tous, elle recommence sa vie à zéro et devient très riche grâce à ses dons pour le jeu et les affaires. Fortune faite, elle entretient secrètement sa jeune sœur qui ignore son existence. Elle croise sur son chemin un propriétaire de mines d’argent qui doit son empire à sa chance légendaire. Séduite par le panache de cet alter ego masculin, elle s’éprend de l’affairiste et lui sauve la mise à de nombreuses occasions. Ce titre du prolifique Allan Dwan appartient à un ensemble de films réalisés entre 1946 et 1954 pour la firme Republic, petit studio de série B. Cette décennie compte, malgré les budgets réduits et l’absence de stars aux génériques, quelques-uns des plus beaux chefs-d’œuvre de la longue et riche carrière du cinéaste, dont le style constitue l’apogée du classicisme hollywoodien. La Belle du Montana est un exemple parfait des qualités de l’œuvre de Dawn, qui parvient en une heure trente à conter une histoire extrêmement dense et riche en rebondissements, à peindre une galerie de personnages truculents et tragiques, dignes des romans de Dickens ou Balzac. C’est à une véritable comédie humaine miniature que nous convie Dwan, qui se livre à une étude morale et psychologique passionnante, mêlant avec grâce le souffle de l’épopée, les larmes du mélodrame et une satire féroce du monde de l’argent dans laquelle les opérations boursières sont autant d’instruments de vengeance et de basses manœuvres.

John Wayne dans Iwo Jima (1949)

John Wayne dans Iwo Jima (1949)

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