Les Nerfs à vif de Jack Lee-Thompson

Les Nerfs à vif (1962)

Les Nerfs à vif (1962)

Les Nerfs à vif (Cape Fear, 1962), édité actuellement en blu-ray par Universal, est un solide thriller qui permet de frissonner agréablement. C’est la plus évidente (même si elle est relative) réussite de Jack Lee-Thompson, cinéaste anglais exilé à Hollywood où à partir du succès des Canons de Navarone (également disponible en blu-ray, mais chez Paramount) il enchaînera une profusion de films commerciaux, pas toujours aussi nuls qu’on l’a dit mais sans aucune ambition, véhicules peu reluisants pour Anthony Quinn (Passeur d’hommes, L’Empire du Grec) ou un Charles Bronson en fin de carrière pour Dino De Laurentiis ou Golan-Globus (de Monsieur Saint-Yves et Le Bison blanc jusqu’à Kinjite, sujets tabous, son dernier film). Anticipant ses polars douteux des années 80 (Le Justicier de minuit, dans lequel Bronson traquait un serial killer naturiste), Les Nerfs à vifest déjà un film noir sécuritaire qui baigne dans une phobie inquiétante de l’Autre.

Les Nerfs à vif de Jack Lee-Thompson

Les Nerfs à vif de Jack Lee-Thompson

En l’occurrence Robert Mitchum, un ancien détenu désirant se venger du témoin qui huit ans auparavant l’a envoyé en prison, pour une affaire de viol. Mitchum interprète avec gourmandise ce personnage de corrupteur, incarnation paillarde et brutale du Mal, souvent filmé torse nu, au cas ou on n’aurait pas remarqué sa bestialité. De toutes façons, tout le monde est antipathique dans Les Nerfs à vif. Mitchum, en diablotin goguenard, n’est vraiment pas sortable. Donc pas d’apologie du Mal. Quant à sa proie Gregory Peck, raide comme un piquet, il est impossible de s’identifier ou d’éprouver la moindre compassion pour son personnage d’avocat chiant comme la pluie qui craint pour sa famille, maintenant que le fauve est lâché. Sa famille, parlons-en : un épouse effacée, une fillette horrible, sorte d’adulte miniaturisé. Une vision totalement déprimante et pas forcement volontaire. Le film, parabole sur la contamination (et la séduction) du Mal, décrit déjà un monde pourri par les entorses et les arrangements (avocat véreux, flic conciliant, détective adepte de la manière forte…). Lorsque Peck décide de passer du côté de la légitime violence, en optant pour une justice privée en face de la léthargie de la loi, il est bien peut convaincant, tant comme personnage que comme interprète. Au moment de l’ébauche de transfert entre les deux ennemis dans un duel nocturne et aquatique, Peck sort soudain de sa torpeur pour sombrer immédiatement dans la grandiloquence. Que reste-t-il des Nerfs à vif, hormis la composition amusante de Mitchum ? La musique de Bernard Herrmann, qui deux ans après Psychoseréutilise la stridence des violons pour créer un climat d’angoisse nettement plus moderne que les mouvements de caméra de Lee-Thompson.

Les Nerfs à vif (1991)

Les Nerfs à vif (1991)

Et surtout, comble du paradoxe, un remake portant le même titre, réalisé par Martin Scorsese en 1991 (déjà sorti en blu-ray chez Universal) qui développe la perversité de l’histoire en décuplant les scènes de violence par une virtuosité exhibitionniste. Ainsi, la menace sexuelle que représente Mitchum pour la fille de Peck se résume-t-elle à une simple approche frontale dans la version de 1962 tandis que Scorsese instaure dans sa mise en scène une relation bien plus érotique. Si on peut trouver le remake de Scorsese, pourtant fraîchement accueilli par la critique à sa sortie, nettement plus abouti que son modèle (c’est l’un des derniers grands films de Scorsese et aussi l’une des dernières compositions remarquables de Robert De Niro, parfait en histrion démoniaque), on ne boudera pas le bon petit film noir de Jack Lee-Thompson, qui distille avec une régularité un peu trop mécanique fausses frayeurs et scènes chocs sans hélas oser aller (faute de talent ou de liberté ? Sans doute les deux) aussi loin que son sujet laissait l’espérer. Il faudra attendre Scorsese pour cela.

Les Nerfs à vif (1991) de Martin Scorsese

Les Nerfs à vif (1991) de Martin Scorsese

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3 Responses to Les Nerfs à vif de Jack Lee-Thompson

  1. Joël says:

    J’avais été déçu par le remake de Scorsese, malgré quelques bons moments et un casting épatant: De Niro, Nick Nolte, Jessica Lange, sans oublier la présence en forme de clin d’oeil de l’impeccable Mitchum. En effet, le film pêche par excès: De Niro en fait des caisses, ses costumes sont grotesques, les scènes de violence sont invraisemblables, jusqu’à l’interminable scène finale
    du bateau qui est ridicule. Il faut que je revoie la première version.

    • Si vous voulez, mais c’est justement le style outrancier du film, dans la mise en scène, la direction artistique et l’interprétation qui m’avait paru intéressant, poussant le film vers le thriller horrifique, loin de tout naturalisme, un peu à la manière de De Palma. La photo de Freddie Francis, rescapé des films fantastiques flamboyants de la Hammer et la reprise de la musique originale de Bernard Herrmann sont impressionnantes. Et De Niro, mélange de fou de Dieu et de grand méchant loup hypersexué achevait d’amener le film du côté du conte de fée. Finale un peu longuet en effet mais avec des beaux moments de violence et de retour à la sauvagerie (le film parle du conflit entre la loi et l’état de nature, du puritanisme contre le défoulement des pulsions les plus primitives.)

  2. Pingback: Martin Scorsese, c’était mieux avant | Olivier Père

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