Hommage à Ben Gazzara (et à Zalman King)

Ben Gazzara dans Autopsie d'un meurtre (1959)

Ben Gazzara dans Autopsie d'un meurtre (1959)

Nous avons appris avec tristesse le samedi 4 février la disparition de Ben Gazzara, à l’âge de 81 ans. Né à New York en 1930, Ben Gazzara fait ses classes à l’Actors studio dans les années 50, comme beaucoup de jeunes acteurs de sa génération (Paul Newman, James Dean). Il fait ses débuts sur les planches dans « La Chatte sur un toit brûlant » à Broadway mis en scène par Elia Kazan. Son premier rôle au cinéma est en 1957 dans l’oublié Demain ce seront des hommes de Jack Garfein, un transfuge du théâtre.

Dès son deuxième film, il obtient un beau rôle dans un chef-d’œuvre, Autopsie d’un meurtre d’Otto Preminger (1959) aux côtés de James Stewart, Lee Remick et un autre débutant remarquable, George C. Scott. Malgré le succès du film, Gazzara devra attendre les années 70 pour retrouver des rôles à la hauteur de son talent, grâce à un cinéaste américain indépendant brillant mais aux antipodes des méthodes de travail et de production hollywoodiennes : John Cassavetes. Avec Cassavetes, Ben Gazzara va tourner trois films. Il intègre ainsi de la bande du cinéaste composée de Peter Falk, Gena Rowlands (l’épouse de Cassavetes) et de techniciens fidèles. Husbands (1970), Meurtre d’un bookmaker chinois (en 1976, peut-être le plus beau film de Gazzara et de Cassavetes, le chef-d’œuvre des deux hommes) et Opening Night (1977) sont destinés à devenir des classiques du cinéma américain moderne, mais leurs succès confidentiels – ou leurs insuccès – à l’époque de leurs sorties obligent Gazzara à également jouer dans de nombreux films commerciaux en Amérique mais aussi à Cinecittà où l’acteur, sans doute à cause de ses origines italiennes, a travaillé souvent et dès le début des années 60 (Larmes de joie de Mario Monicelli, avec Totò et Anna Magnani). De 1957 à l’année de sa mort, Gazzara aura ainsi joué dans plus de 120 films, sans jamais chômer, passant des pires navets alimentaires à des perles du cinéma d’auteur.

Dans la première catégorie, on évoquera deux films hautement improbables de Terence Young, Liés par le sang (Bloodline, 1979) qui est une délectable atrocité (je l’ai vu et j’ai encore du mal à y croire) et Inchon, désastreux film de guerre tourné en Corée du Sud et produit par la secte Moon !

Dans la seconde, Conte de la folie ordinaire de Marco Ferreri (réalisé en 1981 à Los Angeles, d’après Charles Bukowski) et deux films de Peter Bogdanovich qui méritent d’être redécouverts : Et tout le monde riait… (1981) et surtout Jack le magnifique (1979), curieuse production tournée à Singapour et dans laquelle furent impliqués Roger Corman, Pierre Cottrell et Hugh Hefner, sous une probable influence cassavetienne puisque Gazzara retrouve ici un rôle d’aventurier proche de son inoubliable Cosmo Vittelli de Meurtre d’un bookmaker chinois. Ce film au destin confidentiel est aujourd’hui un titre chéri des cinéphiles qui ont eu la chance de le voir, et il est hautement recommandé.

Dans les années 90 et suivantes, Gazzara continue d’accepter les panouilles mais il apparaît également dans quelques œuvres marquantes réalisées par des fortes personnalités : Buffalo ’66 de Vincent Gallo, The Big Lebowski des frères Coen, Happiness de Todd Solondz, Summer of Sam de Spike Lee, Dogville de Lars von Trier, la preuve que les bons cinéastes n’avaient pas oublié cet acteur qui préféra mettre sa carrière en danger aux côtés de son ami John Cassavetes plutôt que de jouer le jeu des studios hollywoodiens.

Si le nom de Gazzara est associé à jamais à celui du réalisateur d’Husbands, les cinéphiles se souviendront avant tout de lui pour sa formidable performance, inquiétante et virile, dans Autopsie d’un meurtre, où il joue le lieutenant Fred Manion accusé d’avoir tué un patron de bar. Le jeune officier prétend qu’il s’agit d’un crime passionnel, la victime ayant battu et violé sa jeune et séduisante épouse. Un brillant avocat, Paul Biegler (James Stewart) décide de sortir de sa retraite pour prendre la défense de l’accusé dans une affaire scandaleuse qui fait déjà la une des journaux. Autopsie d’un meurtre, l’un des plus grands succès et réussites artistiques d’Otto Preminger, fut aussi l’un de ses tournages les plus heureux et harmonieux, sans tensions violentes, cas exceptionnel pour un cinéaste producteur réputé pour son comportement tyrannique et ses colères noires sur les plateaux. Il est vrai que Preminger, avec en mains un scénario exceptionnel de Wendell Mayes, se félicita de ses acteurs, tous exceptionnels, et obtint d’eux des compositions magnifiques, James Stewart en tête.

On pourra revoir du 1er au 11 août Autopsie d’un meurtre dans le cadre de la rétrospective complète de l’œuvre d’Otto Preminger au Festival del film Locarno. Ce sera l’occasion de saluer la mémoire et l’immense talent de Ben Gazzara.

Le même soir, on a aussi appris la mort de Zalman King, personnage curieux du cinéma indépendant américain qui en parallèle d’une carrière d’acteur plutôt confidentielle pour le grand et le petit écran devint dans les années 80 et 90 une sorte de spécialiste de l’érotisme de luxe, à la manière de John Derek avant lui, produisant ou réalisant des films comme Neuf Semaines et demi ou L’Orchidée sauvage avec Mickey Rourke, puis des vidéos ou des séries pour le câble déclinant son univers gentiment hédoniste et libertin. On peut aussi le féliciter d’avoir offert son tout premier petit rôle à la belle Milla Jovovich dans A fleur de peau en 1988. Certains esprits mal tournés n’ont pas oublié de souligner que Zalman King, pape du « softcore » californien, était mort à 69 ans… C’est moins pour ces œuvrettes anecdotiques où se dénudèrent les starlettes Sherilyn Fenn et Carré Otis que pour trois titres excentriques du cinéma américain où les cinéphiles déviants le remarquèrent comme acteur qu’on se souviendra de Zalman King : le mythique Sleeping Beauty (Some Call It Loving) réalisé en 1973 par l’ex producteur de Stanley Kubrick James B. Harris, Le Rayon bleu (Blue Sunshine, 1978) de Jeff Lieberman, film fantastique sur les ravages d’un hallucinogène sur des anciens drogués, et enfin La Galaxie de la terreur (Galaxy of Terror, 1981) de Bruce D. Clark, divertissante production de science-fiction de Roger Corman où Zalman King a un petit rôle et que je ne me lasse pas de revoir. Un ami avait surnommé Zalman King « le Jean-Pierre Léaud du cinéma bis américain », à cause de son jeu étrange et d’une lointaine ressemblance avec l’acteur fétiche de François Truffaut.

On l’aperçoit en 2008 dans l’essai documentaire d’Agnès Varda Les Plages d’Agnès, car Zalman King était un ami du couple Varda-Demy du temps de leur séjour hollywoodien à la fin des années 60, l’époque de Model Shop et Black Panthers. Sympathique et émouvant.

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