Le cinéma fantastique anglais des années 70

Si les années 50 et 60 regorgent de classiques du cinéma fantastique anglais, les années 70 sont moins prestigieuses et connues mais recèlent néanmoins bien des surprises (au milieu de nombreux navets irregardables et ennuyeux), avec des films particulièrement vénéneux et malsains. C’est l’âge de la décadence des productions Hammer, et de l’éclosion de nombreux films indépendants, et de films de studios contaminés par la mode de l’horreur et de la violence. Un gros ouvrage indispensable (« Ten Years in Terror » de Fenton et Flint, chez Fab Press) a fait le tour de la question en dressant l’inventaire de la foisonnante production d’horreur des années 70 en Grande-Bretagne.

Les années 70, passée l’époque faste de la Hammer, correspondent à un âge non mythique du cinéma fantastique anglais. Difficile en effet de réévaluer des productions misérables, ingrates, réfractaires à la moindre forme d’anoblissement cinéphilique. Et pourtant deux cinéastes surnagent de ce « lumpen-cinéma » qui fut capable dans ses excès de violence mais aussi de laideur d’exprimer une vision glauque et nihiliste de l’Angleterre et de ses paysages urbains, ruraux et sociopolitiques : Pete Walker (né en 1939 à Brighton) et Norman J. Warren (né en 1942 à Londres).

Il faut réévaluer les films de Pete Walker et surtout de Norman J. Warren, apôtres d’un fantastique sanglant et dépressif, hyperréaliste jusque dans ses éclats baroques. Le fantastique anglais a toujours mêlé l’humour noir, le délire, trempés dans la grisaille des campagnes, des banlieues et des grandes métropoles anglaises, avec des détails sordides, révulsifs, la prégnance des traditions et l’importance des classes sociales. On est pas peu fier de notre comparaison provocatrice dans un précédent post entre les films Mike Leigh première période (Bleak Moments), poisseux et dépressifs, et les séries Z de Pete Walker. Aucun mépris pourtant dans cette collision esthétique, mais au contraire l’affirmation que dans les grandes cinématographies nationales, une circulation stimulante entre art noble et populaire, cinéma d’auteur et cinéma de genre, accouchait de films passionnants. Cette porosité a été largement commentée à propos du cinéma italien (les points de rencontre entre Federico Fellini et Mario Bava, Luchino Visconti et Lucio Fulci), moins en ce qui concerne la production britannique. Les fantasticophiles vénèrent le cinéma de genre britannique des années 50 et 60, et tout le monde est prêt à reconnaître des qualités aux productions Hammer et aux films de Terence Fisher. En revanche, le cinéma d’exploitation anglais des années 70 est encore plus méprisé que la production bis transalpine de la même époque. Il se caractérise par une vision dépressive du sexe et de la violence, une brutalité triviale renforcée par l’absence fréquente de recherches esthétiques et des budgets minuscules, sans parler de la vulgarité des comédiens. Mais de la laideur et de la tristesse de ces bandes malpropres transpire quelque chose de la névrose ordinaire, de la grisaille et de l’ennui des banlieues et de la campagne anglo-saxonne, au-delà d’arguments racoleurs et de préoccupations bien plus commerciales qu’artistiques.

Norman J. Warren est, avec Pete Walker, une des figures de proue de l’exploitation britannique. Il a bricolé une œuvre assez intéressante avec les moyens du bord et l’inspiration des autres.

La Terreur des morts-vivants (Terror, 1978), symptomatique de toutes les qualités négatives de la série B britannique, a la particularité d’être un curieux démarquage du Suspiria de Dario Argento réalisé l’année précédente, (avec meurtres graphiques, couleurs criardes, musique électronique, sorcellerie), ce qui ajoute à sa bizarrerie et lui vaut une petite réputation auprès des amateurs de films d’horreur.

Affiche anglaise de L'Esclave de Satan (1976)

Affiche anglaise de L'Esclave de Satan (1976)

L’Esclave de Satan (Satan’s Slave, 1976) bénéficie du cabotinage de Michael Gough et Inseminoïd (1981) est un plagiat fauché et crispant d’Alien coproduit par Sir Run Run Shaw. Rien de très glorieux donc, mais Le Zombie venu d’ailleurs (Prey, 1978) sous son aspect peu engageant de série Z ultra cheap, demeure sans doute l’effort le plus original de Warren du point de vue psychologique et baigne dans un climat d’hystérie et de délire érotique assez réjouissant. Faussement banal, ce film contient quelques scènes jamais vues ailleurs et donc inoubliables.

Ces quatre films, ainsi qu’une flopée de films bis européens sont encore disponibles en DVD chez Néo Publishing, petit éditeur français à l’existence éphémère. On les trouve aussi dans des éditions anglaises ou américaines.

Quant au cinéma fantastique anglais des années 70, il regorge de perles noires autrefois savourées dans les salles de quartier ou en VHS, puis aux séances « bis » de la Cinémathèque et enfin en DVD : La Griffe de Frankenstein (Horror Hospital), Lâchez les monstres (Scream and Scream Again) sans oublier des productions plus riches mais tout aussi tordues comme Génération Proteus (Demon Seed) de Donald Cammell ou La Grande Menace (The Medusa Touch) de Jack Gold. Pour finir, voici trois titres du genre et de l’époque que j’aime particulièrement :

Théâtre de sang (1973)

Théâtre de sang (1973)

Théâtre de sang (Theater of Blood, 1973) de Douglas Hickox est l’un des chefs-d’œuvre du cinéma anglais de cette période, mélange parfait de fantastique, mais aussi d’humour, de trivialité et de satire sociale. Le principe narratif du film, ainsi que son interprète principal, sont bien sûr emprunté à un autre petit classique, L’Abominable Docteur Phibes de Robert Fuest, construit autour d’une vengeance et d’une série d’assassinats extravagants et sadiques. Théâtre de sang est peut-être supérieur à son modèle, car il se double d’un hommage décalé au grand Will, puisque chaque mort violente est inspirée par une pièce du dramaturge anglais. Hickox est aussi le réalisateur de l’un des meilleurs polars jamais réalisés en Grande-Bretagne, La Cible hurlante (Sitting Target, 1972) avec l’immense Oliver Reed. Un film que j’adore et qui est toujours scandaleusement inédit en DVD.

David Warner dans Frissons d'outre-tombe (1974)

David Warner dans Frissons d'outre-tombe (1974)

Passé l’âge d’or des classiques de la Hammer, le cinéma anglais a continué de produire, via les sociétés Amicus ou Tygon, de nombreux films d’épouvante, en particulier une série de longs métrages à sketches parmi lesquels Frissons d’outre-tombe (From Beyond the Grave, 1974), sans doute le meilleur du lot, qui réunit une pléiade d’acteurs talentueux, vedettes du fantastique comme Peter Cushing ou nouveaux venus comme David Warner. Le film est constitué de quatre segments (« The Door », « An Act of Kindness », « The Elemental », « The Gate Crasher ») reliés entre eux par un inquiétant personnage d’antiquaire interprété par Cushing. Les composantes habituelles du genre (humour noir, macabre, cruauté et grotesque) sont servies par une direction artistique au-dessus de la moyenne. Il s’agit du premier long métrage de Kevin Connor, faiseur prolifique qui s’illustrera ensuite dans des adaptations d’Edgar Rice Burroughs et des téléfilms.

Dans la série des films à sketches, on retiendra aussi Asylum de Roy Ward Baker, Le Train des épouvantes ou Le Jardin des tortures de Freddie Francis.

Psychose Phase 3 (1978)

Psychose Phase 3 (1978)

Moins réputé, Psychose Phase 3 (The Legacy, 1978), coécrit par Jimmy Sangster, transfuge de la Hammer, est un étrange mélange de fantastique traditionnel anglais (avec une fois de plus une succession de morts brutales) et d’horreur moderne, sous l’influence directe du Suspiria de Dario Argento (comme La Terreur des morts-vivants de Norman J. Warren). On retrouve au générique l’acteur Charles Gray, qui prête sa voix à Jack Hawkins (devenu muet à la suite d’un cancer de la gorge) dans Théâtre de sang. C’est le premier film pour le cinéma de Richard Marquand, futur réalisateur du Retour du Jedi.

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10 Responses to Le cinéma fantastique anglais des années 70

  1. Romulus says:

    Peut-on te lire quelque part au sujet de Demon Seed ?

    • Bonne question! Je n’ai pas encore écrit au sujet de ce film que j’aime beaucoup (et nous sommes une petite chapelle dans ce cas, le film a été un échec commercial à l’époque mais il jouit aujourd’hui d’une excellente réputation). C’est l’un des meilleurs films jamais réalisé sur la robotique, et très en avance sur son temps. J’avais organisé une rétro des quelques films de Donald Cammell à la Cinémathèque française peu de temps après sa mort. C’est mon film préféré de ce cinéaste, que je trouve même supérieur à Performance, un peu trop daté…

      • Romulus says:

        J’aimerais beaucoup lire un article de ta part où tu expliques plus en avant ce que tu aimes dans ce film que j’ai de mon côté trouvé très sympathique mais pas toujours très intelligent…

      • Plus que sympathique à mon goût, parfois très impressionnant : le huis-clos dans la maison et la femme prise au piège et persécutée évoquent Polanski, et l’étrange création robotique et la mort de Gerrit Graham font partie des visions les plus troublantes du cinéma fantastique des années 70. Quant à l’intelligence je ne sais pas, le film est sans doute emporté par la folie de son auteur et de son sujet (je crois qu’il est adapté d’un roman de science-fiction). Cela me donne envie de revoir le film !

      • Romulus says:

        Il est adapté d’un bouquin de Dean Koontz, auteur à succès et très prolifique. L’auteur du film est fou?
        Revois-le et consacre-lui un bel article qui me donnera à mon tour envie de le revoir! :))

      • Avec plaisir. Donald Cammell, figure du Swingin London exilé à Hollywood est plus connu pour ses excentricités et une vie tumultueuse que pour ses rares films (3,5 au compteur), tous extrêmement bizarres (mention spéciale à White of the Eye) et à peine distribués (à l’exception de Génération proteus justement). Ami de Kenneth Anger (il apparait dans Lucifer Rising je crois) et de Marlon Brando (ils devaient réaliser un film ensemble, qui ne s’est jamais fait comme beaucoup d’autres), Cammell s’est suicidé en 1996.

      • Romulus says:

        Merci pour ces précisions !🙂
        Conseilles-tu aussi le film “Le Cerveau d’acier” (“Colossus : The Forbin Project”), sorti en 1970, qui me semble aborder les mêmes thèmes ?

      • Je ne l’ai jamais vu. Cela donne plutôt envie, il a bonne réputation aux Etats-Unis et Joseph Sargent a réalisé quelques bons films au début de sa carrière (Les Pirates du métro, Les Bootleggers…) A vérifier en DVD

  2. Je n’ai pas mentionné “Bloody New Year” car c’est vraiment le plus faible des films d’horreur de Norman J. Warren, malgré ou à cause du grand n’importe quoi de sa réalisation et de son scénario. Ses films des années 70 sont beaucoup plus efficaces et réussis, et parviennent même à créer une ambiance fascinante, à coup d’images choc et de séquences cauchemardesques.

  3. Guillaume says:

    D’accord avec vous sur “la cible hurlante” ( un de ces films injustement invisibles dans des conditions décentes , au même titre que “le cercle infernal” de Richard Loncraine) , “Psychose phase 3” et “La grande menace” sont deux films très sympathiques , en ce qui concerne Richard Marquand j’apprécie aussi “l’arme à l’oeil” (“Eyewitness”).
    Pour Norman J.Warren je n’ai pas encore vu les films que vous évoquez mais je n’ai pas un mauvais souvenir du foutraque et divertissant “Réveillon sanglant” (“Bloody new year”), son dernier long métrage, me semble-t’il.
    Merci pour cet article sur le fantastique anglais des années 70, je pense me procurer ce livre paru chez Fab Press.

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