L’Homme des hautes plaines de Clint Eastwood

Un étranger surgit du désert et s’arrête à Lago, une petite ville rongée par la peur et la lâcheté. Quelque temps plus tôt, le shérif fut battu à mort devant la population sans que personne ne lui vienne en aide. L’homme sans nom est chargé par les notables de les protéger des trois bandits responsables du crime, qui ont juré de mettre la ville à feu et à sang à leur sortie de prison. Il accepte à condition de faire régner sa loi sans limites, abusant de ses pleins pouvoirs par une série d’humiliations et d’extravagances. Véritable anarchiste couronné, il nomme un nain shérif et maire et fait entièrement repeindre la ville en rouge, couleur de l’enfer…

L'Homme des hautes plaines de Clint Eastwood (1973)

Clint Eastwood dans L'Homme des hautes plaines (1973)

Dans son deuxième film – et son premier western – réalisé en 1972 Eastwood met en scène et interprète un personnage qui ressemble au pistolero mal rasé de la « trilogie des dollars » de Sergio Leone. Dans L’Homme des hautes plaines (High Plains Drifter) Eastwood s’amuse à amplifier le cynisme et la violence de cet antihéros vicieux, qui pulvérise des records de machisme et de cynisme. Eastwood pas encore dans sa période maso mais au contraire très sado fait preuve d’une méchanceté sardonique : il viole une jeune femme hystérique qui l’accoste dans la rue, tue de sang-froid plusieurs, etc. Ces provocations lui valurent à l’époque de la sortie du film l’étiquette de fasciste dont il mettra une décennie à se débarrasser. Il faut bien sûr voir les excès d’Eastwood comme des manifestations incontrôlées de rage libertaire davantage que des relents d’apologie de la violence et de l’ordre. Eastwood pose plutôt en partisan du chaos et du dérèglement dionysiaque. Il dépeint la petite ville comme un nid de corruption et de bassesse morale et prend un malin plaisir à jouer à l’ange exterminateur et à l’étalon lubrique. Le film se présente ouvertement comme une allégorie, n’affichant aucun souci de réalisme et n’accordant à la saleté des figurants qu’une valeur référentielle au cinéma de Leone. La ville n’est qu’un décor factice, planté au milieu du désert, ses habitants – presque – tous pourris des pantins sans autre fonction que d’évoquer les tares de la société américaine. À l’orée de sa carrière de cinéaste, Eastwood est encore redevable du style de Leone mais aussi du baroquisme de Don Siegel. Dès Josey Wales, hors-la-loi et dans ses westerns plus tardifs, Eastwood renoncera à certains effets pour s’acheminer vers le classicisme. Les dissonances et les stridences de L’Homme des hautes plaines disparaîtront de Pale Rider, un film au sujet assez proche qui lorgne lui aussi vers le fantastique et les histoires de fantômes vengeurs. En effet, le justicier sans nom n’est plus seulement un cousin de l’archétype semi parodique inventé par Leone, c’est une figure spectrale qui semble charrier avec elle la mort d’un genre victime dans les années 70 des relectures révisionnistes ou humoristiques. On a le sentiment qu’Eastwood doit aller jusqu’au bout de la décadence du western pour ensuite renouer avec la beauté élégiaque du genre et signer les ultimes grands titres classiques que seront Josey Wales, hors-la-loi ou Impitoyable. Dans sa fureur iconoclaste, L’Homme des hautes plaines se situe à une étape intermédiaire de l’œuvre d’Eastwood. Ce jeu de massacre ne possède pas encore la maturité stylistique ni l’élégance sereine de ses prochains grands films. Il constitue cependant une date importante – la destruction avant la renaissance – dans la carrière du cinéaste et son rapport intime au western.

L’Homme des hautes plaines sera programmé le dimanche 11 décembre à 19h15 et le vendredi 6 janvier à 14h30 dans le cadre de la rétrospective Clint Eastwood à la Cinémathèque française.

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