Centenaire de la Nikkatsu à la Cinémathèque française – bis !

L’hommage à la Nikkatsu organisé par la Cinémathèque française se déroulera jusqu’au 20 janvier. Une dimension essentielle de cette honorable compagnie n’a pas été oubliée par le scrupuleux Jean-François Rauger.
Dans les années 70, la Nikkatsu va produire un très grand nombre de « roman porno », ces films érotiques outrageusement stylisés, qui rencontrent un immense succès populaire au Japon. Ce genre, loin d’être un ghetto, va permettre à plusieurs cinéastes talentueux de s’épanouir et de créer des œuvres fortes et originales. Parmi eux, les plus connus (et les meilleurs?) sont sans nul doute Tatsumi Kumashiro et Masaru Konuma, dont plusieurs films ont été distribués en France ces vingt dernières années et dont les classiques sont disponibles en DVD, chez nous et aux Etats-Unis. Mais ce coquin de Jean-François Rauger a préféré puiser parmi les titres inédits, rares et on s’en doute extrêmes du « roman porno » qui feront les délices de la programmation Nikkatsu et en particulier de trois doubles programmes « cinéma bis », les vendredis 23 décembre, 30 décembre et 6 janvier. L’idéal pour passer de bonnes fêtes et bien commencer l’année, surtout si l’on est un homme. Seul.

Tatsumi Kumashiro, ou l’art du mélange

 

Affiche japonaise du Sentier de la bête

Affiche japonaise du Sentier de la bête

Tatsumi Kumashiro (1927-1995) appartient à cette catégorie de cinéastes des années 60 et 70 confinés dans le cinéma de genre (ici, l’érotisme), mais qui parvinrent à transcender les contraintes d’un tel ghetto, souvent influencés par modernité cinématographique et l’avant-garde. Ce phénomène d’auteur de seconde catégorie exista en Occident de façon assez marginale, pour le meilleur et pour le pire. Au Japon, cette porosité entre l’underground et l’exploitation fut plus créative que partout ailleurs, les marges finissant parfois par se confondre (l’exemple de Koji Wakamatsu, l’enragé politique du “pinku eiga”). Contrairement aux États-Unis et à l’Europe, un film sexy tourné en quatrième vitesse ne rime pas forcement au Japon avec bâclage ou ringardise. La société de production Nikkatsu, au bord de la faillite au début des années 70, devint soudainement prospère en se spécialisant dans la mise en boîte intensive de films érotiques, ou  plus précisément des « roman porno », contraction japonaise désignant les films « romantiques pornographiques », c’est-à-dire des comédies de mœurs sexuelles auxquelles le public fit un accueil triomphal.
C’est dans le contexte de cette explosion du cinéma érotique que Tatsumi Kumashiro se fit connaître en 1972 avec son second film, Lèvres humides, un road movie sexy avec une vague intrigue policière, tourné en dix jours avec un budget misérable, et qui se révélera pour la Nikkatsu extrêmement rentable. Kumashiro va dès lors enchaîner les films érotiques (six en 1974 !), très courts (ils n’excédaient jamais quatre vingt minutes, afin d’être distribués dans des doubles programmes) mais d’une richesse formelle et thématique impressionnantes.
Désirs humides : 21 ouvreuses en scène
est l’avant-dernier opus de la fameuse série « humide » de Kumashiro. En effet, la Nikkatsu avait réussi a imposé le mot « nureta » (« humide ») dans les titres des films de Kumashiro, persuadée que ce mot évocateur avait largement contribué au succès des Lèvres humides. Les écrans nippons furent ainsi inondés entre 1973 et 1984 de films tels que L’Enfer des femmes – forêt humide, une adaptation humide – et brûlante – de la « Justine » de Sade, enfin programmée à la Cinémathèque française, ou La femme qui mouille ses doigts).
Pour le spectateur néophyte, Désirs humides : 21 ouvreuses en scène constitue une introduction idéale à la filmographie de Kumashiro. Tous les éléments de son cinéma sont déjà parfaitement assemblés dans ce chef-d’œuvre précoce dont les soixante-dix sept minutes débordent de sexe, de vie et de musique. Pour plusieurs de ses films, Kumashiro proposa à des strip-teaseuses de jouer leurs propres rôles devant sa caméra, entourées de vraies actrices. Cette recherche de l’hétérogénéité des corps et des visages épouse un projet plus vaste de Kumashiro qui mêle dans son film, grâce à un montage heurté, des plans très composés (souvent des plans-séquences) et des images qui semblent volées à la réalité. On l’aura compris, Désirs humides…  n’est pas loin d’être un film bordélique, défaut qui peut se transformer en qualité puisque Kumashiro, comme bon nombre de ses compatriotes, a beaucoup filmé le commerce du sexe et général et de la prostitution en particulier. Sous cette agitation de façade, le cinéma de Kumashiro réussit par une structure éclatée à rendre compte de la confusion du monde qu’il dépeint (le quartier des théâtres de strip-tease de Kyoto dans Désirs humides…, une maison close agitée par les échos de la révolution bolchevique dans Le Rideau de Fusuma). Visiblement influencé par le Godard de Deux ou trois choses que je sais d’elle et par les pamphlets révolutionnaires des jeunes hommes en colère Oshima et Imamura, Kumashiro relie le sexe et la politique avec une saine virulence et un humour ravageur. Contrairement à d’autres petits maîtres du « roman porno », Kumashiro ne s’intéresse pas à des cas de « psychopathia sexualis », prétextes à une apologie de la transgression de la morale bourgeoise. Chez Kumashiro, le sexe et un outil de travail, intégré dans un système de commerce sexuel qui va du club de strip-tease au bordel. Dans Désirs humides…, un patron de night club cynique explique à une jeune femme les avantages du métier de strip-teaseuse par rapport à celui de prostituée : moins fatigant et plus rémunérateur. Mais les films de Kumashiro sont révolutionnaires dans le sens où le sexe devient aussi une émancipation, une ouverture par la jouissance à la liberté. J’existe, donc je jouis. À l’opposé de certains jeux formels assez vains du cinéma japonais influencé par le manga et terriblement désincarné jusque dans ses excès érotiques, le cinéma de Kumashiro place le corps de ses actrices au cœur de ses dispositifs scéniques. La vérité est la matière première de son cinéma, qui mélange différents degrés de réel. Actrices et « professionnelles » se côtoient, coïts simulés et performances « live » se succèdent. Kumashiro joue sur cette ambiguïté entre le vécu et le jeu lorsque deux strip-teaseuses sensées mimer des ébats érotiques devant un public font réellement l’amour sur scène et s’épuisent par des orgasmes successifs, obligées de répéter le même numéro plusieurs fois de suite. Désirs humides… propose un va-et-vient incessant entre la scène du théâtre (plusieurs numéros qui vont crescendo dans l’audace érotique scandent le film), l’ouverture du théâtre sur le monde (les sketches des comédiens ambulants) et la scène du monde (les aventures tragi-comiques du sous-prolétariat). Ce dispositif savant contraste avec la trivialité des saynètes qui remplissent le film, jusqu’au grotesque : un homme se tranche l’auriculaire selon le code d’honneur des yakuza puis se met à courir dans tous les sens à la recherche de l’hôpital le plus proche; un pervers s’enfuit ivre de joie après avoir reçu en cadeau le poil pubien d’une strip-teaseuse (clin d’œil au tabou culturel interdisant au Japon la représentation des sexes masculins et féminins, ce qui conduit un metteur en scène réaliste comme Kumashiro à de drôles de contorsions figuratives.) Tout le cinéma de Kumashiro est l’histoire d’une rétention impossible : les images les plus inattendues surgissent à l’improviste (qui est cette femme nue courant sur la plage?); les sexes sont animés de désirs frénétiques; d’incroyables logorrhées, hilarantes de crudité, animent les hommes en plein coït.

Un peu plus classique dans son sujet (il s’agit d’une chronique de maison close dans les années dix), et moins délirant dans son esthétique, Le Rideau de Fusuma est un essai de démythification de l’acte sexuel. Des geishas apprennent aux novices à se servir de leur charmes grâce à un entraînement digne du cirque Gruss (le sexe d’une fille est littéralement transformé en tirelire – métaphore abrupte de la prostitution – et un petit comité assiste ravi à l’expulsion une à une des pièces de la fente). Moins acrobatique mais tout aussi spectaculaire est pour les héroïnes de Kumashiro, cinéaste féministe,  la découverte de la jouissance féminine, entravée par des siècles de puritanisme et de domination masculine. L’ambiance confinée et les diverses anecdotes sexuelles du Rideau de Fusuma sont régulièrement interrompues par l’intrusion de l’Histoire, à savoir la répression des émeutes provoquées par l’augmentation du prix du riz, l’annonce de la révolution d’octobre et l’envoi des troupes japonaises en Sibérie. L’hétérogénéité toujours, et la mixtion du sexuel et du politique. On a pu également voir à la fin des années 90 d’autres titres importants de Kumashiro, La Femme aux cheveux rouges, Sayuri, strip-teaseuse et Les Amants mouillés.
Autant de souvenirs qui doivent nous inciter à découvrir son adaptation de Sade programmée par la Cinémathèque française le lundi 19 décembre à 17h et le mercredi 4 janvier à 19h30.

Masaru Konuma, le malade

Cinéaste de la Nikkatsu spécialisé dans le « roman porno », Masaru Konuma fut dans sa jeunesse un grand lecteur de Sade et de Tanizaki et l’auteur d’une thèse universitaire sur Godard. Derrière la caméra il franchit allègrement les limites de la bienséance, va encore plus loin que ses confrères dans le sadomasochisme, les perversions sexuelles en tous genres et raconte avec délectation les pires histoires d’amour fou. Comme Konuma est également un brillant metteur en scène, on peut sans exagération considérer Une femme à sacrifier (1974), La Vie secrète de Madame Yoshino (1976) et Esclaves de la souffrance (1988) comme d’incroyables joyaux du cinéma érotique japonais.

Une femme à sacrifier de Masaru Konuma (1974)

Une femme à sacrifier de Masaru Konuma (1974)

Le cinéma de Konuma doit beaucoup à son actrice fétiche, Naomi Tani, superstar de l’érotisme nippon avec pas moins de 200 films en douze années de carrière, symbole de la modernité sexuelle dans son pays. Elle tourna ses meilleurs films sous la direction de Konuma, et leur relation artistique fut pour le moins houleuse et problématique. Une femme à sacrifier est une histoire de séquestration et de domination qui s’aventure dans des territoires troublants pour les yeux et l’esprit. Un détraqué sexuel kidnappe son ex-femme et la soumet à ses fantasmes les plus pervers. Avec La Bête aveugle de Masumura, Une femme à sacrifier est un sommet du cinéma japonais déviant.
La Vie secrète de Mme Yoshino
est plus mélodramatique, mais tout aussi douloureux pour les sens du spectateur, et le corps magnifique de Nami Tani cette fois soumis à l’épreuve du tatouage. Madame Yoshino est veuve et élève seule sa fille qui s’éveille à l’amour et jalouse la beauté de sa mère. Cette dernière a passé toute sa vie dans les coulisses du théâtre kabuki et confectionne des poupées de papier traditionnelles. Un jour, les deux femmes rencontrent un jeune homme qui se révèle le fils de l’acteur qui a violé Madame Yoshino dans son adolescence. La fille tombe amoureuse du garçon en ignorant tout du secret de sa génitrice tandis que notre héroïne sombre dans la folie, superposant le corps et l’image de son ancien tortionnaire avec ceux de son fils.
œuvrant dans le cadre étroit du cinéma d’exploitation, avec un cahier des charges particulièrement précis (le sadomasochisme) et l’obligation de satisfaire un public de voyeurs, Konuma réussit un splendide mélodrame pervers dans lequel les scènes de sexe sont autant d’étapes dans la psychose traumatique de Madame Yoshino qui revit les étreintes douloureuses avec son amant maléfique et tatoueur. La mise en scène est constamment inventive, jusqu’au finale paroxystique où un jeu de miroirs fait éclater la schizophrénie et la folie meurtrière du personnage.

Mais de Konuma c’est le plus rare, car inédit en France, Sasurai No Koibito : Memai (1978) qui sera programmé à la Cinémathèque française, le mercredi 28 décembre à 19h30 et le samedi 14 janvier à 19h30.

Dans sa présentation du cycle dans le catalogue et sur le site de la Cinémathèque française, Jean-François Rauger prétend que le méconnu Chûsei Sone sera la révélation de ce coup de projecteur sur les romans pornos de la Nikkatsu, avec une soirée « cinéma bis » qui lui est spécialement consacrée le vendredi 30 décembre. Au (double) programme, Deliquent Girl : Alley Cat in Heat (1973) et Shinjuku Midaregai : Ikumade Matte (1977).

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