À bout portant de Don Siegel

Affiche française d'À bout portant (1964)

Affiche française d'À bout portant (1964)

À bout portant (The Killers, 1964) est une adaptation d’une nouvelle d’Ernest Hemingway, « Les Tueurs », déjà filmée par Robert Siodmak en 1948 avec Burt Lancaster et Ava Gardner. Initialement tournée pour la télévision, cette version fut jugée beaucoup trop violente pour le petit écran et bénéficia d’une sortie en salles. Le film de Don Siegel, cinéaste spécialiste de l’action, a l’audace d’adopter le point de vue de deux tueurs cyniques qui enquêtent sur l’homme qu’ils viennent de tuer froidement, dans l’espoir de mettre la main sur de l’argent volé. Mais cette quête vénale se double d’une autre interrogation : pourquoi Johnny North (John Cassavetes) n’a-t-il opposé aucune résistance aux visiteurs venus le supprimer? Sous ses allures de série B, À bout portant marque un jalon dans le cinéma américain des années 60. Don Siegel signe une œuvre très stylisée, notamment dans l’utilisation de la couleur, le déroulement du récit en discours rapporté et la caractérisation des personnages, à deux doigts de l’inhumanité. Il annonce certains titres importants du thriller moderne comme Le Point de non retour de John Boorman (qui réunira à nouveau Angie Dickinson et Lee Marvin) et présente des similitudes avec le cinéma à la fois brutal et sophistiqué de Sam Peckinpah. Ronald Reagan, dans son ultime apparition cinématographique, joue un salaud pour la première fois et se fait casser la gueule par John Cassavetes. Tout un symbole. À bout portant est un faux film modeste qui sonne le glas, par sa violence formelle, d’une certaine idée du cinéma américain classique et « heureux ».

Lee Marvin, le dernier des géants

Lee Marvin (1924-1987)

Lee Marvin (1924-1987) on the roof of the Dorchester Hotel, London (23 Mars 1966)

À bout portant fait partie des grands films de Lee Marvin, admirable acteur viril qui excella dans les rôles de brutes sexy (à ses débuts), de durs et d’individualistes (jusqu’à la fin), devenant avec Charles Bronson et Steve McQueen une icône masculine du cinéma américain des années 60. On ignore souvent que son impressionnante carrure d’athlète et sa gueule burinée dissimulaient des origines aristocratiques. Marvin est né en 1924 dans une famille de la haute société new yorkaise et mène une enfance dorée quoique sans réelle tendresse. Il souffre de l’amour étouffant de sa mère et du comportement distant d’un père admiré. Lee Marvin devient un jeune homme indiscipliné et rebelle, qui s’engage à dix-sept ans dans le corps des Marines lorsque la guerre éclate. Il se transforme en soldat d’élite, mais perd ses illusions sur l’héroïsme militaire durant la bataille de Saipan, une des plus meurtrières du Pacifique. Il est l’un des six survivants d’une escouade de deux cent quarante-sept hommes. Grièvement blessé, il est rapatrié en 1945 et devient deux ans plus tard acteur par accident. Il fréquente les planches de New York avant de tenter sa chance à Hollywood en 1950, où sa prestance physique et sa décontraction sont vite remarquées. Il interprète deux inoubliables fripouilles sadiques, dans Les Inconnus dans la ville de Richard Fleischer et surtout Règlement de comptes de Fritz Lang où il défigure Gloria Grahame avec du café bouillant dans un accès de colère. Cantonné dans les seconds couteaux, il accède à la célébrité grâce à une série télé, M Squad. Sa filmographie compte de nombreux classiques des années 60 : toujours des westerns, des polars ou des films de guerre. Il incarne le hors-la-loi Valance face à John Wayne et James Stewart dans L’Homme qui tua Liberty Valance de John Ford et enchaîne avec À bout portant de Don Siegel, Les Professionnels de Richard Brooks, Le Point du non retour et Duel dans le Pacifique de John Boorman, Les Douze Salopards de Robert Aldrich… Parfait dans le registre de l’action, il cabotine dans La Kermesse de l’Ouest (une comédie musicale avec Clint Eastwood) ou Cat Ballou, pénible parodie qui lui vaut pourtant le seul Oscar de sa carrière. Côté vie privée, cet anticonformiste est taraudé par les vieux démons de son expérience guerrière, en proie à un alcoolisme chronique et un caractère ombrageux. Ce séducteur se révèle longtemps réfractaire aux responsabilités conjugales pour finalement épouser son amour de jeunesse en 1970 et devenir le patriarche d’une smala d’enfants. Après L’Empereur du nord, ultime collaboration avec Aldrich, et le très beau Du sang dans la poussière de Richard Fleischer, Marvin néglige son travail et s’éloigne du monde du cinéma.  En 1980, il retrouve les plateaux pour un de ses plus beaux rôles. Dans le chef-d’œuvre autobiographique de Samuel Fuller, Au-delà de la gloire, Marvin interprète de façon magistrale un mythique sergent sans nom qui mène ses jeunes recrues au combat en leur apprenant à ne pas se faire tuer. Usé par des problèmes de santé, incapable d’arrêter de boire et de fumer, Lee Marvin meurt d’une crise cardiaque à 63 ans, en 1987 après une ultime apparition dans Delta Force de Menahem Golan, production Cannon avec Chuck Norris où il remplace Charles Bronson. C’était un formidable acteur de cinéma et un homme intelligent et intègre, hanté par sa violence et ses faiblesses. Le dernier des géants.

L'homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1962)

James Stewart et Lee Marvin dans L'homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1962)


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