Cocteau et le cinéma – Désordres de Philippe Azoury et Jean-Marc Lalanne

Dans une librairie je tombe par hasard sur ce livre que j’achète et lis aussitôt. « Cocteau et le cinéma – Désordres » publié aux Editions des Cahiers du cinéma, avec le Centre Georges Pompidou, à l’occasion de la rétrospective Cocteau en 2003. Les deux auteurs, Philippe Azoury et Jean-Marc Lalanne ont également publié ensemble un essai sur Fantômas et, séparément, des études sur Gus Van Sant (Lalanne, aux Editions des Cahiers du cinéma) et Werner Schroeter (Azoury, chez Capricci) qui font référence. Le livre est magnifique, s’y mêlent empathie lyrique pour l’homme et l’artiste et de subtiles et détaillées analyses de l’œuvre, film par film, avec aussi une mise en perspective de Cocteau avec tout un pan du cinéma moderne et contemporain qu’il continue de nourrir de son influence, de Carax à Carpenter.
C’est une exception française. Bon nombre de nos grands cinéastes (pour ne pas dire les plus grands) sont aussi – et avant tout – des écrivains : Sacha Guitry, Marcel Pagnol, Marguerite Duras et bien sûr Jean Cocteau, sans compter les incursions uniques et sublimes de Jean Genet et André Malraux derrière la caméra. Touche-à-tout de génie, Jean Cocteau se caractérise par son rapport joyeux et décomplexé à la mise en scène de cinéma, par son amour pour l’artisanat et le travail d’équipe qui l’éloignent et le guérissent des affres de l’écriture et de la création solitaire. La diversité de son œuvre cinématographique succincte (cinq longs métrages en trente ans) en dit long sur cette gourmandise frustrée d’explorer toutes les possibilités d’un art encore jeune, d’un territoire étranger. Par son enthousiasme, sa naïveté mais aussi son ignorance de la technique, Jean Cocteau donne à chacun de ses films l’impression d’inventer le cinéma. C’est un amateur amoureux. Les trucages astucieux du Sang d’un poète, les procédés filmiques de La Belle et la Bête (Josette Day placée sur une planche à roulettes glisse en direction de la caméra, dans une subtile inversion du mouvement du plan) témoignent de la liberté et de l’inventivité sans borne de Cocteau, qui renoue avec Méliès et les origines foraines du cinématographe. Le Sang d’un poète (1930), essai subjectif, intime et onirique, propose une plongée dans les phantasmes de l’écrivain.
La Belle et la Bête
(1945), au contraire, illustre une page de l’inconscient collectif. C’est sans doute le chef-d’œuvre de l’auteur, qui revisite l’univers merveilleux des contes de fées et donne à ses obsessions (les miroirs, les statues, les amours interdites) une portée universelle. L’Aigle à deux têtes (1947) s’oppose au film précédent en dégraissant un mélodrame théâtral de ses éléments décoratifs. Les Parents terribles (1948) constitue une leçon exemplaire de théâtre filmé où Cocteau utilise une scénographie claustrophobe et diversifie la place du spectateur. Nombreux sont les admirateurs de l’artiste qui trouvent la poésie d’Orphée (1949) un peu trop fabriquée, même si l’influence de cette modernisation du mythe traverse aujourd’hui encore certains films de Lynch ou Cronenberg. Le Testament d’Orphée (1960) est le dernier film de Jean Cocteau, qui conclut son œuvre cinématographique comme elle avait commencé, par un essai affranchi de la narration classique, qui emprunte aux mécanismes du rêve et à l’écriture poétique sans jamais renier le réalisme ontologique du cinématographe.

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Cocteau interprète le rôle du poète qui évolue au gré des rencontres parmi les thèmes et les figures mythologiques (Orphée et Œdipe) qui le hantèrent toute sa vie. Le cinéaste cite également ses propres films et abuse de ses procédés préférés comme les images inversées ou le ralenti puisque « ce que l’on te reproche, cultive-le. C’est toi. » François Truffaut, grâce au succès commercial des Quatre Cents Coups, aida Cocteau à financer ce film magnifique dédié à la jeunesse et d’une stupéfiante modernité.
Les films auxquels Cocteau participa comme scénariste, dialoguistes ou adaptateurs sont généralement d’une facture beaucoup moins novatrice, voire académiques, comme ceux de Jean Delannoy (L’Eternel Retour) ou Pierre Billon (Ruy Blas). Le Baron fantôme de Serge de Poligny appartient au courant fantastique né sous l’Occupation et Les Enfants terribles marque la rencontre conflictuelle mais réussie du poète avec un autre franc-tireur, Jean-Pierre Melville. On retiendra surtout Les Dames du bois de Boulogne de Robert Bresson, librement adapté d’un épisode de « Jacques le fataliste » de Denis Diderot, tragédie moderne dont Cocteau écrivit les dialogues élégants et incisifs.

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