Gueule d’amour de Jean Grémillon

La Cinémathèque suisse et la section Histoire et esthétique du cinéma de l’Université de Lausanne (UNIL) proposent une rétrospective consacrée à l’œuvre filmée de Jean Grémillon répartie tout au long de l’année académique, « A la découverte de Jean Grémillon. » Moins connu que Jean Renoir ou Julien Duvivier, un peu maudit et victime de l’insuccès (le flop de son dernier long métrage, L’Amour d’une femme, précédé de plusieurs périodes de crise), Grémillon (1898-1959) est pourtant un des plus grands cinéastes français, sans aucun doute le plus poétique et le plus tourmenté, une sorte de Frank Borzage ou de Nicholas Ray français. Son œuvre se partage entre films muets et sonores, courts et longs métrages, fictions et documentaires (ses ultimes essais sur la peinture), ce qui achève de le rendre atypique dans le paysage du cinéma français classique.

Je garde un souvenir ébloui de La Petite Lise (1930), sublime mélodrame qui opère la jonction entre son œuvre muette et le passage au parlant. Il a offert à Raimu un de ses meilleurs rôles avec L’Etrange Monsieur Victor (1938). Le ciel est à vous (1944) est, à l’instar des Dames du bois de Boulogne de Bresson, un des rares films libres – et même de résistance – tournés durant la période de l’Occupation. Mais le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, l’un des plus beaux films de l’histoire du cinéma, c’est bien sûr Gueule d’amour (1937).

Affiche de Gueule d'amour (1937)

Affiche de Gueule d'amour (1937)

Aimé de toutes les femmes, un militaire surnommé « Gueule d’amour » s’éprend de Madeleine, une demi-mondaine qui le conduira à sa perte. Après une série d’échecs et un exil espagnol, Jean Grémillon réalisa ce film pour Jean Gabin, devenu grâce aux films de Julien Duvivier et Jean Renoir une icône du prolétariat, figure tragique imposée par la mode du réalisme poétique, héritier de la littérature naturaliste.

Grémillon et son scénariste Charles Spaak vont se livrer à une féminisation audacieuse de l’image de séducteur de l’acteur. Gabin « Gueule d’amour » (surnom chargé d’ambivalence sexuelle) doit ses succès féminins à son élégance en habit d’apparat. L’uniforme de spahi devient, au-delà du fétichisme, la seule forme de travestissement que tolère la virilité. La conclusion, misogyne à souhait, laisse entendre que l’amitié de Gabin pour son camarade d’armée, le frêle René Levebvre, est plus forte que sa passion pour Madeleine (Mireille Balin, parfaite en garçe). C’est finalement le plus beau rôle de Gabin, et le premier film où on le voit pleurer. Abonné aux morts violentes, le héros du peuple quitte ici l’écran derrière une vitre de train, le regard mouillé, après avoir échangé un baiser avec son ami sur le quai de la gare. Ce chef-d’œuvre absolu du mélodrame des années 30, loin de correspondre aux canons populistes, fait donc figure d’exception à la règle. Il confirme l’idée selon laquelle tous les grands films français sont des anomalies et Jean Grémillon le plus secret de nos cinéastes.

On pourra redécouvrir les films de Grémillon à la Cinémathèque suisse chaque jeudi soir d’octobre 2011 à mai 2012, en liaison avec le cours dispensé à l’UNIL, l’après-midi du même jour (Unithèque, salle 4215, jeudi 15h-17h). Ne ratez pas Gueule d’amour.

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