Curling de Denis Côté (see English translation below)

Curling (Pardo d’argent de la mise en scène et prix d’interprétation masculine lors du Festival del film Locarno 2010) est sorti en France mercredi, distribué par Capricci. C’est déjà un événement en soi puisqu’il aura fallu attendre octobre 2011 pour voir un film de Denis Côté dans les salles françaises, alors que le cinéaste québécois en ai déjà à son sixième long métrage et que dès les premiers, Les Etats nordiques, il avait retenu l’attention des festivals du monde entier et de la communauté cinématographique internationale. Doit-on imputer cette anomalie – dans un pays réputé pour sa curiosité cinéphilique et son soutien au cinéma d’auteur contemporain – au manque d’exotisme du Québec, moins excitant aux yeux de la critique occidentale que la Thaïlande, l’Argentine ou la Corée du Sud ? Curling est une excellente entrée dans l’univers cinématographique de Denis Côté puisque à la suite des Etats nordiques (2005), Nos vies privées (2007), Elle veut le chaos (2008) et Carcasses (tous montrés et souvent primés au Festival del film Locarno, à l’exception de Carcasses que j’avais présenté à la Quinzaine des réalisateurs en 2009), c’est sans doute son meilleur film, le plus abouti et le plus « accessible ».

D’abord critique, Côté envisage un cinéma à la fois formaliste et ouvert au monde, qui se caractérise par un refus de la narration traditionnelle. Contre un certain cinéma linéaire, contre la dictature du scénario, Denis Côté se plaît à entretenir dans ses fictions des zones d’ombre, des images ou des actions inexpliquées, des failles du sens, des béances dans lesquelles le spectateur peut s’engouffrer, l’imaginaire en éveil. Le cinéma de Côté est en effet un cinéma de l’imaginaire, faussement réaliste. L’observation du réel débouche toujours sur des situations à la lisière de l’onirisme ou du fantastique, même dans un film essai plus ouvertement documentaire comme Carcasses.

Curling raconte l’histoire d’un couple étrange formé par un père et sa fille, dans la campagne canadienne. Jean-François s’occupe de la maintenance d’un motel et d’un bowling, tandis que sa fille Julyvonne, une jeune adolescente passe ses journées à la maison à ne rien faire. En effet Jean-François, homme fruste et solitaire, refuse de scolariser sa fille et la maintient hors du monde, soit disant pour la protéger. Julyvonne, lors de ses rares sorties, voit un tigre dans un champ enneigé, et des cadavres gelés dans un sous-bois. Du naturalisme du début du film (renforcée par le fait que les acteurs sont père et fille dans la vraie vie, Emmanuel et Philomène Bilodeau) on passe subtilement vers une forme de fantastique social, où la précarité et l’isolement des personnages entraînent un dérèglement de la perception du monde. On a le droit de considérer les découvertes macabres de Julyvonne comme de pures visions mentales, liées à un état morbide entretenu par les névroses de son père vis-à-vis des relations humaines et du monde extérieur. Quant à Jean-François il constate d’impressionnantes traces sanglantes dans une chambre du motel quittée par un client, sans que sa découverte n’entraîne la moindre enquête… Plus tard, il voit un corps sans vie sur le bord de la route et plutôt que de prévenir la police décide de le cacher, pris de panique, comme si c’était lui l’assassin.

Le film regorge de fausses pistes, de départs trompeurs, de portes qui s’ouvrent sur l’étrange, d’ébauches de récits stoppées net par un nouvel incident.

On a très superficiellement rattaché le cinéma de Côté à celui de Lynch, mais c’est plutôt vers Resnais et Hitchcock qu’il faudrait trouver des signes et des indices pour décrypter un film comme Curling.

Dans une critique très inspirée parue dans « Le Monde », Jean-François Rauger a perçu la filiation secrète de Curling avec un titre séminal de l’histoire du cinéma, Psychose d’Alfred Hitchcock : un motel, une salle de bain ensanglantée, un corps qu’il faut faire disparaître, un homme timide, des femmes aguicheuses, la peur de la police… Voilà les ingrédients du film d’Hitchcock que Denis Côté, en bon cinéphile et bon cinéaste, réutilise à sa manière, sans rien souligner de la même manière qu’il laisse planer le doute de l’inceste sur tout le film. Jean-François est à la fois un émule de Norman Bates et de sa mère fantomatique, puisqu’il séquestre sa fille et exerce sur elle une influence terrorisante.

Ajoutons à cela que malgré sa dimension dépressive et son ambiance claustrophobe, le film est rempli d’humour (froid et noir, mais pas seulement) et de tendresse, et qu’il nous permet de réécouter deux chansons des années 80 qu’on croyait perdues à tout jamais dans les limbes de nos souvenirs d’adolescence.

Curling (2010)

Curling (2010)

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