Hugo Fregonese, un Argentin à Hollywood

Quand les tambours s’arrêteront et The Raid, deux beaux westerns d’Hugo Fregonese, viennent de sortir en DVD en France chez l’éditeur Sidonis.

Hugo Fregonese.

Hugo Fregonese.

Méconnus du grand public, admirés par une poignée de cinéphiles, les films d’Hugo Fregonese (1908-1987) comptent parmi les plus passionnants du cinéma américain des années 40 et 50. Il y a un peu moins de dix ans deux rétrospectives, à la Cinémathèque française et au Festival d’Amiens, avaient permis de découvrir quelques trésors de la série B, rarement montrés à la télévision et pas encore exhumés par le DVD. L’œuvre de ce cinéaste argentin exilé à Hollywood, d’une variété étonnante, surprend par sa diversité de style et d’inspiration. Comme Jacques Tourneur, Fregonese trouve dans des films à petits budgets matière à une réflexion poétique à la fois sur son art et sur l’existence. Comme André de Toth, il est aussi à l’aise dans le film noir claustrophobe que le western élégiaque, le fantastique ou le réalisme. Comme Richard Fleischer, il réussit un film dans chaque genre, et dans des registres différents. Comme Samuel Fuller il est baroque, sans pourtant partager l’obsession de la violence du cinéaste de Shock Corridor, capable aussi de mettre en scène des films apaisés, malgré un penchant pour la cruauté et le pessimisme.
Hugo Fregonese débute sa carrière en 1944 en Argentine avec une série de films qui trahissent l’influence du film noir américain mais aussi du néo-réalisme.

Affiche américaine de Quand les tambours s'arrêteront (1951)

Affiche américaine de Quand les tambours s'arrêteront (1951)

À son arrivée à Hollywood, Fregonese réalise deux de ses meilleurs titres : le rarissime L’Impasse maudite (1950) avec James Mason et le génial Quand les tambours s’arrêteront (1951), western produit par Val Lewton (connus pour ses films fantastiques réalisés par Jacques Tourneur, Robert Wise ou Mark Robson) dans lequel les Indiens attaquent les habitants d’un petit village réfugiés dans l’église. Les assauts nocturnes des Peaux-Rouges, apparitions fantomatiques, trouvent leur place parmi les plus belles images du cinéma d’épouvante et la fin du film, baignée dans les ténèbres, témoigne d’une gestion de l’espace et d’un travail sur la couleur absolument sidérants. Le Souffle sauvage (1953) avec Gary Cooper, Barbara Stanwick et Anthony Quinn est un mélodrame sexuel en plein air que n’aurait pas renié King Vidor. Man in the Attic (1953, disponible en DVD) est sans doute le premier rôle conséquent de Jack Palance, tourné quelques mois avant Le Signe du Païen et Le Grand Couteau. Il y compose un Jack l’éventreur humain et complexe. The Raid (1954) est un western sur un épisode réel et  méconnu de la Guerre de Sécession, écrit par l’excellent scénariste Sidney Boehm : un commando formé par des évadés confédérés, alors que la guerre est déjà perdue, a pour mission d’incendier une localité nordiste. Le film est dominé par les excellentes interprétations de Van Heflin, Anne Bancroft et Lee Marvin, dans un rôle de brute sadique auquel il était abonné à l’époque. La même année Mardi ça saignera (Black Tuesday) est un excellent film de gangsters avec Edward G. Robinson. À la fin des années 50, Fregonese part en Angleterre et en Espagne, et sa filmographie prend hélas un tour plus erratique, victime de coproductions hasardeuses et de projets de mauvais goût.
Hugo Fregonese signe son dernier film américain, Black Tuesday, en 1954. Il prévoit à la même époque de tourner des films en Espagne et en Italie et développe plusieurs projets qui ne verront jamais le jour : des biographies de Wagner et Van Gogh, un remake de A Matter of Life and Death et surtout une adaptation de « Don Quichotte » avec Gary Cooper. Entre 1955 et 1969, le cinéaste argentin s’installe en Europe. Faute de pouvoir mettre en scène les sujets de son choix, Fregonese signe plusieurs films sans grand intérêt comme Les Aventures de Marco Polo ou Les Cavaliers rouges, énième western germano-yougoslave adapté des aventures de Winnetou et Old Shatterhand, inventés par le romancier populaire allemand Karl May. On retrouve l’actrice Yoko Tani aux génériques de Marco Polo, Mabuse, Dernier Avion pour Baalbeck car elle était durant cette période l’épouse de Fregonese. La série des Dr. Mabuse produite par Arthur Brauner débute avec l’ultime chef-d’œuvre de Fritz Lang Le Diabolique Dr. Mabuse qui sera suivi par des suites réalisées par Harald Reinl, Paul May ou Werner Klinger. Ces modestes bandes renouent avec la dimension feuilletonesque des aventures du héros du mal inventé par Norbert Jacques et interprété ici par Wolfgang Preiss, et participent à l’effort du cinéma populaire allemand d’après-guerre. Un an avant Le Rayon de la mort du Dr. Mabuse (1966), Hugo Fregonese assure les fonctions de « superviseur de la mise en scène » de Dernier Avion pour Baalbeck, film d’espionnage international tourné au Liban, où les spectateurs sont conviés à déjouer les pièges d’un scénario ironique. En 1968, Hugo Fregonese plongé malgré lui dans l’enfer du cinéma bis en écrivant et produisant un western parodique de Anthony Ascot (alias Giuliano Carmineo, déjà assistant réalisateur de Dernier Avion pour Baalbeck) : Joe… cercati un posto per morire! avec Jeffrey Hunter et Pascale Petit. La même année, la carrière de Fregonese atteint son nadir avec Los Monstros del Terror (Dracula contre Frankenstein en France, à ne pas confondre avec le film éponyme de Jess Franco), film de science-fiction fantastique mais surtout ringard, inspiré de House of Frankenstein dans lequel un extra-terrestre (Michael Rennie dans son dernier rôle) exhume les monstres du patrimoine (dont le loup-garou Waldemlar Daninski interprété par Paul Naschy) pour conquérir la planète. Fregonese abandonne cette série Z italo-germano-espagnole au milieu du tournage lorsque l’argent vint à manquer. Le film fut terminé et signé par le tâcheron Tulio Demicheli.

Trois œuvres ambitieuses et réussies surnagent pourtant de cette période beaucoup moins riche que sa carrière hollywoodienne : I Girovaghi (tourné en Italie), Les Sept Tonnerres (production britannique partiellement tournée à Marseille) et La Pampa sauvage (tourné en Espagne).
Nous n’avons malheureusement jamais vu l’obscur I Girovaghi, tourné en 1956 en Sicile avec Peter Ustinov, où l’arrivée du cinéma muet met en péril les activités d’un marionnettiste itinérant. Il ne subsiste aujourd’hui qu’une copie en noir et blanc de ce film en couleurs.
Les Sept Tonnerres
(1957) sur les réseaux de résistance dans Marseille occupée propose un admirable récit d’aventure qui entrecroise les péripéties et les destins des personnages avec une précision et un sens du rythme éblouissants. Pampa sauvage (1966), tourné en Espagne avec Robert Taylor, est un auto remake du premier film de Fregonese Pampa barbare tourné 21 ans plus tôt dans son pays natal, épopée sud-américaine dont les rebondissements picaresques et sadiques anticipent les outrances du western transalpin. De retour en Argentine après des travaux de plus en plus alimentaires, Fregonese signe deux films personnels avant de prendre sa retraite.

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