Pour un cinéma guérilla (english version below)

Le cinéma est en perpétuel mouvement, et aujourd’hui il est plus passionnant que jamais d’observer le cinéma dans ses mutations, ses revendications et ses voyages, de la pellicule au numérique, de la fiction au documentaire, de l’intime au collectif, du poétique au politique.
Nous vivons une période extrêmement stimulante pour le cinéma d’auteur. Cette affirmation peut paraître paradoxale quand on connaît la crise que traverse le cinéma dans son ensemble depuis plusieurs années : érosion du système de financement traditionnel, méfiance des chaînes de télévision productrices de films devant les projets originaux, désintérêt croissant du grand public, problèmes de distribution et d’exploitation en salles du cinéma d’auteur dans de nombreux pays du monde.

Certains jeunes cinéastes parviennent encore à trouver leur place au sein du système et à s’en accommoder, d’autres optent pour une rupture radicale et s’engagent, par choix ou au contraire absence de choix, dans ce que certains appellent le « cinéma guérilla. »
Les années 2000 ont vu l’apparition sur la carte du monde cinématographique de plusieurs jeunes auteurs passionnants, synchrones avec une nouvelle façon de faire, de penser et de montrer le cinéma. Ces apparitions ont désormais lieu dans ces observatoires du cinéma contemporain que sont plus que jamais les festivals de cinéma, du moins ceux qui restent à l’affût des nouvelles tendances et surtout des nouveaux cinéastes, et qui souhaitent créer les modes et les courants plutôt que de les suivre. Le Festival del film Locarno pour le nommer !

Les directeurs de festival, les programmateurs, parfois davantage que les critiques ou les journalistes, sont devenus les compagnons de route de ces jeunes cinéastes, fortes personnalités, chefs de bande ou solitaires dont les films sonnent comme des mots de passe, mais dont le travail et le talent ont peu à voir avec le snobisme ou l’esprit de chapelle habituellement associés au cinéma d’art. Il s’agit plutôt de se montrer digne de l’histoire du cinéma du XXe siècle, et réfléchir sur les métamorphoses subies ou inventées que connaît le cinéma depuis dix ans, de sa fabrication jusqu’à son exploitation. Ces nouveaux cinéastes sont nombreux. Ceux qui ont du talent le sont aussi. Ceux qui ont du génie beaucoup moins, mais ils existent. Le grand public ne les connait pas encore, ne les connaîtra peut-être jamais, leurs films obtiennent parfois un succès d’estime, ils sont souvent plus célèbres à l’étranger que dans leur propre pays, mais ils représentent l’avenir du cinéma d’auteur, dans sa définition la plus honnête, la plus noble, la plus juste, la plus poétique. Leur travail est passionnant et mérite à lui seul que l’on s’intéresse encore au cinéma, et qu’on le considère comme un art vivant et contemporain, pas seulement comme un vestige du siècle dernier. Leurs films sont très différents mais nous pourrions en isoler les similitudes : recours à des comédiens non professionnels, rapport poétique à la réalité, tournages en extérieurs, proximité de la nature ou d’un environnement familier, goût de l’expérimentation, méfiance vis-à-vis des genres, y compris et surtout du genre documentaire, si jamais il existe… et surtout un désir de cinéma qui fait que le moindre principe de mise en scène peut être remis en question ou contredit à chaque nouveau tournage. Les cinéastes sont leurs propres producteurs ou entretiennent avec un producteur un rapport de confiance, de fidélité et de complicité de plus en plus rare. Si les micro budgets sont parfois perçus comme des contraintes, ils sont surtout le prix à payer pour suivre une vision noble et courageuse du cinéma, et peuvent déboucher sur des conditions de travail où le temps, l’amitié, la liberté, la réflexion, l’improvisation sont des valeurs et un luxe plus précieux que l’argent.

Si nous devions citer des noms, ceux d’Albert Serra (Espagne), Lisandro Alonso (Argentine), Miguel Gomes (Portugal), Raya Martin (Philippines), Denis Côté (Canada), Rabah Ameur-Zaïmeche (France) et quelques autres dont nous connaissons ou apprécions moins le travail viendraient immédiatement à l’esprit, comme figures emblématiques de ce cinéma guérilla qui prend une signification différente selon les cinéastes et les pays. Aux Etats-Unis, les deux artistes francs-tireurs Vincent Gallo et Harmony Korine travaillent dans leur coin (Gallo en solitaire et en secret, Korine avec sa bande à Nashville), mais on assiste ces dernières années à l’apparition d’une nouvelle scène du cinéma américain indépendant, dont les frères Josh et Benny Safdie sont les représentants les plus connus en Europe grâce à leur passage à la Quinzaine des Réalisateurs.

J’entendis parler de « cinéma guérilla » pour la première fois lors de la conférence de presse de Bruce LaBruce à Locarno en 2010. Cela m’incita à associer cette notion à des auteurs sans doute moins provocateurs mais qui travaillent dans des conditions comparables, en refusant la lourdeur et la lenteur. Son film L.A. Zombie sortira en France en décembre. La semaine prochaine Curling de Denis Côté (prix de la mise en scène et de l’interprétation masculine au Festival del film Locarno en 2010) sera distribué par Capricci.

Le nouveau film, très hallucinogène, de Raya Martin Good Morning España fut présenté hors compétition au Festival del film Locarno cet été. Les Chants de Mandrin de Rabah Abeur-Zaïmeche, lui aussi montré en première mondiale à Locarno mais en compétition internationale, sortira l’année prochaine.

Signal encourageant, la communauté s’agrandit. Ces cinéastes déjà identifiés furent rejoints cette année par quelques nouveaux venus dont on devrait beaucoup entendre parler à la sortie de leurs films (premiers ou deuxièmes longs métrages), tous découverts au Festival del film Locarno (ils sont depuis invités dans de nombreux festivals internationaux autour du monde), et dans les années à venir s’ils ont la bonne idée de continuer à tourner : la Française Valérie Massadian (Nana, prix du meilleur premier film), le Japonais Terutarô Osanaï (Saudade, en compétition internationale), l’Américain Alex Ross Perry (The Color Wheel, en compétition Cinéastes du présent), l’Italien Alessandro Comodin (L’estate di Giacomo, Pardo d’oro Cinéastes du présent)… Pour n’évoquer que quelques-unes de plus belles et importantes révélations de la 64ième édition.

Nous reviendrons sur ces films à l’occasion de leur distribution à la fin de l’année 2011 et courant 2012.

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One Response to Pour un cinéma guérilla (english version below)

  1. H-esse says:

    Ci piace che il Festival spalleggi, sostenga, incentivi il cinema di prima linea…. quello di cineasti bravi, entusiasti e poco conosciuti. Questa è una delle funzioni che Locarno ha sempre promosso, e che continua a promuovere con ancora più forza e vigore negli ultimi anni.

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