Notes sur trois cinéastes coréens

Lundi dernier au Festival de Busan un colloque était consacré aux Cahiers du cinéma et à leur relation avec le cinéma coréen de ces dix dernières années. Thierry Jousse, Charles Tesson, et l’actuel rédacteur en chef de la revue Stéphane Delorme (qui fit partie du comité de sélection de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes quand j’en étais le délégué général) discutèrent des choix et des goûts des Cahiers concernant les auteurs du cinéma coréen. Le vétéran Im Kwon-taek, rejoint par Hong Sang-soo et surtout Bong Joon-ho s’imposèrent rapidement pour la revue française comme les champions d’un pays émergent sur la carte du monde cinématographique depuis les années 2000. A la fin de la journée, Hong Sang-soo, Bong Joon-ho, ainsi que le cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul vinrent participer au débat entre les critiques français et le public, majoritairement composé de jeunes étudiants coréens. On y évoqua les différences entre la perception et la réception critique de l’œuvre des principaux auteurs coréens dans leur pays et en France, ainsi que les spécificités et les qualités propres à chacun de ces cinéastes qui dominent non seulement la production asiatique mais la création cinématographique mondiale.

Hong Sangsoo, directeur Coréen.

Hong Sang-soo

Hong Sang-soo est né en 1960 à Séoul. Il s’est fait remarquer par la critique et le public international dès son premier film en 1996, Le jour où le cochon est tombé dans le puits, unanimement salué pour sa maîtrise et son originalité. De films en films, Hong Sang-soo, tel un entomologiste des passions et des sentiments humains ausculte avec cruauté, lucidité et humour les rapports difficiles entre hommes et femmes, dans les milieux universitaires, intellectuels et cinématographiques qu’il connaît bien pour y appartenir. Une interactivité troublante s’établit entre son œuvre et son mode de vie,  sans que l’on sache laquelle se nourrit de l’autre. L’alcool, la drague, l’adultère, la veulerie masculine, les relations professeur élève… le cinéma d’Hong Sang-soo est à la fois universel et profondément coréen. Marginalisé dans son propre pays, où ses films ne rencontrent plus qu’un succès d’estime, Hong Sang-soo occupe une place paradoxale de maître et de paria, tournant vite et souvent (un ou deux films par an en moyenne ces dernières années), mais avec des budgets et des équipes de plus en plus réduites. C’est le prix à payer pour des méthodes de travail anti conventionnelles : Hong Sang-soo a renoncé pour ses derniers films (depuis Turning Gate pour être précis) au scénario traditionnel, et il écrit les dialogues au jour le jour. Ses films constituent un continuum et il est difficile de les isoler les uns des autres, tant ils sont proches et complémentaires, sempiternelles variations autour des mêmes thèmes, avec d’infimes et subtiles différences. Après Ha Ha Ha, Oki’s Movie et The Day He Arrives, tournés en l’espace de moins de deux ans, le nouveau film de Hong Sang-soo devrait marquer une étape importante dans sa carrière puisque c’est la première fois qu’il propose à une actrice française à la renommée mondiale, en l’occurrence Isabelle Huppert, d’entrer dans son univers. Isabelle Huppert (Excellence Award lors du dernier festival del film Locarno) était elle aussi à Busan pour une exposition photographique qui lui était consacrée et a participé à une rencontre publique avec Hong Sang-soo, où elle a exprimé son plaisir d’avoir vécue une nouvelle aventure cinématographique, partie seule en Corée (et sans scénario), convaincue par le talent d’Hong Sang-soo. Le film devrait s’intituler In Another Country, sur le thème de l’isolement dans un pays étranger. Isabelle Huppert fit remarquer que Hong Sang-soo ne l’avait jamais filmé de face, mais de profil ou de trois-quarts, pour établir la relation de l’étrangère avec le monde qui l’entoure, celle qui regarde et ce qu’elle regarde inclus dans le même plan. Il est vrai qu’Hong Sang-soo n’est guère un adepte du gros plan, et que sa façon de filmer privilégie les plans d’ensemble ou les plans américains dans lesquels les scènes de dialogues sont mise en scène sans contre-champs. Oki’s Movie sortira en France le 7 décembre. Ha Ha Ha est sorti le 16 mars dernier. Les Femmes de mes amis (Like You Know It All) que j’avais eu l’honneur de présenter à la Quinzaine des Réalisateurs en 2009, était sorti le 5 mai 2010. The Day He Arrives et son nouveau film, en postproduction n’ont pas encore de dates de sorties françaises.

L’autre grand cinéaste coréen des années 2000 travaille dans un genre et un système totalement différents. Il s’appelle Bong Joon-ho, il a 43 ans et quatre longs métrages à son actif, et un nouveau en préparation (Le Transperceneige, d’après la bande dessinée française.)

Comme le disait Stéphane Delorme lors du colloque, le cinéma de Bong Joon-ho et en particulier son chef-d’œuvre The Host (2006) est ample et majestueux, brassant plusieurs choses à la fois, dans un élan généreux, trivial et virtuose. Tandis que des cinéastes définissent un monde à eux et se contentent de l’explorer film après film (Hong Sang-soo constituerait un bel exemple de ce type d’auteurs), Bong Joon-ho a envie à chaque nouveau film d’expérimenter quelque chose qu’il n’a jamais fait. Le film de monstre n’est pas vraiment une tradition coréenne, contrairement aux Etats-Unis (King Kong) et au Japon (Godzilla). Mais le monstre de The Host, sorte de têtard géant qui hante les eaux de la rivière Han qui traverse Séoul, avalant les humains imprudents, fonctionne aussi comme allégorie du film de Bong Joon-ho qui avale et digère une multitude de thèmes et de registres : l’histoire de la Corée, la famille, le deuil, le mélodrame, la comédie, le cinéma fantastique… réussissant sur tous les tableaux, capable de susciter aussi bien l’émotion que la réflexion. Bong Joon-ho a expliqué qu’il avait l’intention avec The Host d’acclimater le film de monstre géant à la réalité coréenne, c’est-à-dire à une forme de chaos humain, social et politique. Bong Joon-ho y est parvenu, en se livrant à un jeu de massacre ludique et sophistiqué, détruisant les conventions de la série B, prenant le spectateur par la main pour le conduire à une gamme de sentiments dont il est parfaitement maître.

The Host de Bong Joon-ho (2006)

The Host de Bong Joon-ho (2006)

The Host a confirmé après Memories of Murder que Bong Joon-ho est un des réalisateurs les plus talentueux et passionnants aujourd’hui, non seulement en Corée du Sud mais dans le monde. The Host réunit les mêmes qualités et particularités que Memories of Murder : un sens affirmé du drame, de l’action et de l’ironie, une mise en scène nerveuse, la précision des détails et des annotations subtiles. C’est une réussite sur tous les plans : c’est un film de monstre spectaculaire, un des meilleurs depuis Les Dents de la mer et Alien, le portrait émouvant d’une communauté humaine, et une satire mordante de la société coréenne et de son histoire récente. Bong Joon-ho a bien sûr étudié les films de Ridley Scott et surtout de Steven Spielberg pour mettre en scène The Host, mais il est peut-être plus proche encore de Brian De Palma, dans sa façon de conduire le spectateur au cœur d’émotions et de sentiments paroxystiques grâce à une mise en scène toujours lucide, critique et intelligente.

The Host de Bong Joon-ho (2006)

The Host de Bong Joon-ho (2006)

The Host demeure six ans après sa sortie le plus grand succès commercial du cinéma coréen. Rien d’étonnant que son producteur ait entrepris une version 3D du film à l’instar de la saga Star Wars aux Etats-Unis. Elle fut dévoilée lors du Festival de Busan, tandis que Bong Joon-ho confirmait qu’il n’avait pas participé à cette entreprise purement mercantile. Le résultat est un gonflage 3D d’une rare médiocrité, techniquement défectueux, et on espère que le public coréen aura l’intelligence d’ignorer la défiguration d’un chef-d’œuvre qui méritait un meilleur traitement.

Les représentants des Cahiers du cinéma à Busan ont aussi évoqué des cinéastes coréens qu’ils n’aiment pas, comme Kim Ki-duk et Park Chan-wook, ou qui divisent au sein du comité de rédaction comme Lee Chang-dong, cinéaste important mais jugé trop littéraire. Curieusement, les Cahiers du cinéma n’ont jamais mentionné lors de ce colloque un autre cinéaste coréen extrêmement talentueux, même si plus inégal que Bong Joon-ho et Hong Sang-soo : Im Sang-soo.

Im Sang-soo est né à Séoul en 1962. Il a étudié la sociologie avant de travailler avec Im Kwon-taek, comme assistant puis comme scénariste. Son premier long métrage, Girls’ Night Out (1998), s’intéresse à la vie sexuelle de trois femmes célibataires. Il poursuit dans la même veine avec Tears (2000), sur des adolescents à la dérive. Cette attention sur la condition féminine dans la Corée moderne détonne dans une société encore très machiste, et Im Sang-soo affectionne déjà les sujets qui dérangent, se fabricant une réputation de provocateur et de trublion dans le cinéma coréen. Il franchit un cap avec le très beau Une femme coréenne (A Good Lawyer’s Wife), chronique d’une famille de la bourgeoise coréenne qui surprend par sa crudité (et même sa cruauté). La force et la vérité de cette étude psychologique ne sont pas éloignées du cinéma de Pialat. Im Sang-soo s’impose comme un brillant styliste et un excellent directeur d’actrices (les femmes sortent triomphantes d’un récit qui entérine la déchéance du mâle coréen.) Perçu comme un cinéaste féministe grâce à ses trois premiers films, Im Sang-soo surprend tout le monde avec son chef-d’œuvre absolu à ce jour, The President’s Last Bang (2005), à nos yeux le film le plus important du cinéma coréen contemporain avec Memories of Murder et The Host. Proche des thrillers politiques du cinéma américain des années 70, d’une virtuosité époustouflante, The President’s Last Bang est la reconstitution de l’assassinat du président de la Corée du sud Park Chung-hee le 26 octobre 1979. A la tête d’un régime autoritaire qui dura plus de quinze ans, Park Chung-hee fut assassiné par Kim Jae-kyu, son ami et directeur de la police secrète coréenne (KCIA), lors d’une nuit de beuverie, lors d’un attentat semi improvisé qui ne parvint qu’à plonger le pays dans le chaos. Sur un mode tragi-comique, le film d’Im Sang-soo retranscrit à la perfection un univers politique en pleine déréliction, peuplé de paranoïaques, d’ivrognes et de vieillards, où la folie d’un homme se confond avec celle du pouvoir. D’une grandeur shakespearienne, à la fois opératique et grotesque, The President’s Last Bang déclencha un scandale en Corée, car il osait s’attaquer à un événement historique tabou, encore présent dans tous les esprits. Le comité de censure obtint la suppression de quatre minutes, montrant des images d’archives (notamment des véritables funérailles du président, où l’on pouvait distinguer des personnalités politiques encore vivantes). La version director’s cut, que je pus découvrir à Séoul trois ans après la présentation du film en première mondiale à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, est effectivement la plus puissante. Le film fut un succès commercial en Corée grâce à l’énorme retentissement que déclenchèrent son sujet et la polémique au moment de sa sortie.

Le Vieux Jardin est à nouveau un film historique (un amour qui a pour toile de fond le soulèvement de Kwangju de 1980, consécutif à l’état de siège décrété après l’assassinat de Park Chung-hee), mais qui fut loin de déclencher le même enthousiasme que son film précédent. Après un projet avorté de film tourné en France (Im Sang-soo est francophile), le cinéaste réalise The Housemaid, remake d’un classique du cinéma coréen de Kim Ki-young (1960). L’original était un mélodrame paroxystique assez délirant, digne de Buñuel ou de Stroheim et que n’auraient pas renié les surréalistes. Le remake d’Im Sang-soo prend beaucoup de liberté avec son modèle et se présente comme une variation maniériste et excessive des thèmes déjà abordés par le cinéaste dans ses premiers films : satire de la bourgeoisie, du machisme et de la famille, étude critique des rapports de classe. Parfois proche du film d’horreur à la De Palma, The Housemaid souffrit de la comparaison avec Kim Ki-young (cinéaste culte en Corée) mais aussi avec Une femme coréenne et The President’s Last Bang, plus satisfaisants. L’échec relatif des deux derniers films d’Im Sang-soo n’est pas une raison pour enterrer prématurément un cinéaste aussi brillant, qui paye sans doute son éclectisme, son humour sarcastique et son mauvais esprit, qui ont fait de lui le poil à gratter du cinéma coréen. Il tourne actuellement son prochain long métrage, une nouvelle histoire de domestique.

Affiche de The President's Last Bang.

Affiche de The President's Last Bang.

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