Locarno 2011 Day 10 : Lamberto Bava et Aldo Lado

Deux amis cinéastes italiens que ni moi ni personne n’attendaient au Festival del film Locarno nous font le plaisir de nous rendre visite, en spectateurs. Nous les accueillons avec mon ami Manlio Gomarasca, directeur de Nocturno (revue italienne spécialisée dans le cinéma de genre) et correspondant très spécial du festival. Ce sont Lamberto Bava et Aldo Lado, cinéastes emblématiques pour les amoureux du cinéma bis italien, deux hommes très sympathiques dont les films n’ont jamais eu les honneurs des grands festivals internationaux. Mais avec le temps, certains de leurs films sont devenus des objets de culte, réévalués par la critique et les cinéphiles. J’avais organisé des soirées en hommage à Lamberto et Aldo à quelques années d’intervalle à la Cinémathèque française, qui avaient montré la popularité de leurs meilleurs films auprès d’un public jeune et enthousiaste.

Né en 1944 à Rome, Lamberto Bava est le fils du grand Mario Bava. Il devient l’assistant réalisateur attitré de son père sur tous ses films à partir de La Planète des vampires (1964). Une étroite collaboration artistique a donc lié le père et le fils pendant plus de dix ans, Lamberto apprenant les ficelles du métier au contact de Mario, roué aux petits budgets, aux tournages rapides et maître en solutions photographiques et idées de mise en scène géniales. Les deux derniers films de Mario Bava, Les Démons de la nuit en 1977 (pour le cinéma), La Vénus d’Ille en 1981 (d’après Mérimée, pour la télévision) sont presque des œuvres réalisées à quatre mains : Lamberto a coécrit Les Démons de la nuit et tourné plusieurs scènes sans être crédité au générique tandis que La Vénus d’Ille est signée par les deux hommes. Les Démons de la nuit, chef-d’œuvre à redécouvrir et magnifique film de vieillesse, propose une modernisation des thèmes fantastiques et des effets visuels chers à Mario Bava, avec l’irruption d’une réalité malsaine et problématique (la drogue, le divorce), d’une esthétique plus concrète et un traitement de l’hystérie féminine qui annonce le premier film réalisé seul par Lamberto Bava trois ans plus tard, Baiser macabre. Cette incursion monstrueuse dans le cinéma d’horreur, point de non-retour des huis clos morbides du bis transalpin, s’inspire d’un fait-divers nécrophile pour explorer l’esprit dérangé d’une femme qui prolonge au-delà de la mort et de la raison sa liaison avec son amant. Le premier film de Lamberto Bava est placé sous la double influence de son père Mario et de son coscénariste Pupi Avati (La Maison aux fenêtres qui rient). On baigne en pleine putréfaction mentale et physique, et Lamberto Bava procède à une surenchère dans l’horreur, la folie et la cruauté. Victime de la crise du cinéma italien et du déclin des productions fantastiques, Lamberto Bava ne tiendra pas tout à fait les promesses de ce stupéfiant baiser macabre en orientant sa carrière vers des commandes plus commerciales, qu’il signera souvent John Old Junior, clin d’œil au pseudonyme de son père dans les années 60.
Blastfighter
(1984) est un bon film d’action tourné dans les montagnes américaines qui louche sur le succès de Rambo. Il réalise la même année Apocalypse dans l’océan rouge, un film de monstre aquatique touchant de ringardise. La casa con la scala nel buio (La Maison de la terreur, 1983) et Morrirai a mezzanotte (Midnight Horror, 1986) sont deux petits “ gialli ” inspirés par les films de son père (maître du genre depuis La fille qui en savait trop et Six Femmes pour l’assassin) et surtout ceux de Dario Argento, ami de Lamberto qui a relancé la mode du thriller horrifique italien en 1982 avec Ténèbres. Lamberto Bava s’associe à Dario Argento producteur et réalise pour lui les deux Démons (1985 et 1986), qui affichent l’ambition de rivaliser avec la série des Evil Dead de Sam Raimi. Ce diptyque fantastique à effets spéciaux, véritable spectacle son et lumière saturé de musique rock et de scènes chocs marque le chant du cygne du cinéma bis transalpin. Bien que très distrayant, il fut vilipendé par la critique spécialisée alléchée par l’association de ces deux noms fameux du fantastique et qui s’attendait à des débordements opératiques dans la lignée de Suspiria et Inferno. Les deux Démons constituent en fait les versions dégradées et effrontément vulgaires des histoires de sorcières d’Argento. Ils remportèrent cependant un gros succès dans leur pays et en vidéo. Robert Rodriguez et Quentin Tarantino rendront hommage à Démons 1 et 2 dans Une nuit en enfer, pastichant leur esthétique criarde et leur scénario basique (un groupe humain assiégé et contaminé par des créatures monstrueuses.) Lamberto Bava réalisera ensuite plusieurs films d’horreur destinés à la télévision, et restera à la fin des années 80 le dernier artisan du cinéma de genre, avec Michele Soavi (Bloody Bird). Le foto di Gioia (Delirium, 1987) ou Body Puzzle (Misteria, 1991), dans la tradition des films de Lenzi ou Martino, sont des thrillers alambiqués qui brodent autour des motifs immuables inventés par Mario Bava, interprétés par des vétérans du cinéma bis (Erika Blanc, George Eastman, Gianni Garko, Daria Nicolodi) ou les nouvelles vedettes du cinéma de genre italien (Tomas Arana, David Brandon). En 1989, il commet l’imprudence de réaliser un remake en couleur du classique inaugural de son père, Le Masque du démon (plusieurs scènes furent tournées dans les montagnes du Tessin). Cette entreprise périlleuse se soldera par un échec prévisible. Lamberto Bava est aujourd’hui un des réalisateurs les plus côtés de la télévision italienne, et met en scène des miniséries et des feuilletons très populaires, parfois d’inspiration fantastique, comme le conte de fées Fantaghirò (1991-1996) téléfilm fleuve qui bénéficia d’un budget conséquent et d’une pléiade de « guest stars » européennes, et révéla Alessandra Martinés dans le rôle-titre. Il a réalisé en 2007 un film fantastique en Afrique du Sud, Ghost Son avec une distribution internationale (Laura Harring, Pete Postlethwaite), démontrant qu’il était le seul cinéaste de genre en Italie à continuer à travailler régulièrement.
Dans les années 70, Lamberto Bava a aussi été l’assistant régulier de Ruggero Deodato (notamment sur Cannibal Holocaust) et de Dario Argento (sur Inferno et Ténèbres). Il a participé en 2002 à la restauration et à la finition de Cani arrabiati, un film policier de son père, invisible depuis son tournage interrompu en 1974. Mario Bava et Lamberto Bava demeurent deux figures emblématiques du cinéma fantastique italien. Le père symbolise son âge d’or, avec des titres devenus au fil des ans des classiques, le fils sa décadence, les ultimes soubresauts d’une production de série B rendue caduque par les programmes télévisés et le cinéma américain, avec cependant des films à réévaluer, comme Baiser macabre ou Blastfighter, plus une poignée de titres extravagants, objets d’un culte pervers pour certains cinéphiles du monde entier.

Aldo Lado est né à Fiume en 1934. Il occupe toute sorte de fonctions dans le cinéma, d’assistant à réalisateur de seconde équipe en passant par scénariste avant de réaliser ses deux premiers longs métrages en 1971 et 1972. La corta notte delle bambole di vetro et Chi l’ha vista morire? comptent parmi les plus belles (et méconnues) réussites du giallo, soit le thriller d’angoisse dont les cinéastes italiens se firent une spécialité dans les années 70. Aldo Lado est un cinéaste très talentueux mais à la carrière chaotique. Dans sa filmographie on croise une imitation naïve et fauchée de La Guerre des Étoiles (L’Humanoïde), une adaptation de Moravia avec Stefania Sandrelli (La Désobéissance), un mélo érotique avec Fiona Gélin (Scirocco), parmi d’autres films obscurs. Oublions ces titres mineurs pour nous concentrer sur les deux chefs-d’œuvre d’Aldo Lado qui ont Prague et Venise comme principales héroïnes. Villes tentaculaires et morbides qui entraînent les protagonistes dans de vertigineuse enquêtes, jusqu’au cœur d’horribles complots et de révélations atroces. La corta notte delle bambole di vetro, porté par une distribution exceptionnelle (Jean Sorel, Ingrid Thulin, Mario Adorf, Barbara Bach) bénéficie d’un scénario diabolique qui ne doit rien à Bava ou Argento – chose rare pour un giallo de l’époque – mais plonge le spectateur dans une angoisse indicible (jusqu’au plan final, à vous glacer le sang) qui fait de ce film trop méconnu un classique du film de machination. Chi l’ha vista morire?, encore plus méconnu, est un incroyable thriller morbide qui anticipe le célèbre film de Nicholas Roeg Ne vous retournez pas.
Avec l’aide de la musique une nouvelle fois géniale de Ennio Morricone, Lado parvient à sublimer ce drame hanté, parvenant à rendre l’intrigue policière presque secondaire. Moins roublard que ses collègues Dallamano et Lenzi, moins prestidigitateur qu’Argento, le débutant Lado réussit tout bonnement deux grands films.
Le troisième grand film de Lado, réalisé en 1975, est Le Dernier Train de la nuit.
Pourtant, le producteur du film n’avait pas d’autre ambition que de plagier La Dernière Maison sur la gauche de Wes Craven, en exploitant les motifs de la violence gratuite et de l’autodéfense. Deux adolescentes de bonne famille sont sauvagement agressées dans un train en par des voyous manipulés par une voyageuse perverse interprétée par Macha Méril. Le film s’organise tel un rituel baroque qui transforme un fait-divers sordide en spirale cauchemardesque. Sans détourner la commande initiale, Aldo Lado réussit un film nihiliste et profondément dérangeant sur les hasards catastrophiques et la contamination du mal, qui piège le spectateur dans ses réflexes voyeuristes tout en proposant une allégorie sur le fascisme pas si éloignée des œuvres plus cérébrales et respectables d’un Michael Haneke.

Avec Manlio Gomarasca et Aldo Lado

Avec Manlio Gomarasca et Aldo Lado.
© Festival del film Locarno / Ivana De Maria

Lamberto Bava. © Festival del film Locarno / Ivana De MariaLamberto Bava. © Festival del film Locarno / Ivana De Maria

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6 Responses to Locarno 2011 Day 10 : Lamberto Bava et Aldo Lado

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  3. Cher Adrien, merci pour votre commentaire sur Aldo Lado, personnage très sympathique qui a effectivement réalisé quelques-uns des meilleurs films de genre italien. Aujourd’hui Aldo semble à la retraite, mais il a quand même évoqué un projet personnel qu’il aimerait bientôt mettre en scène. Je ne sais pas à quel point cette déclaration était à prendre au sérieux. Son dernier film pour le cinéma, La Chance, remonte à 1994 et il n’a rien signé depuis, même pour la télévision. Amicalement,

  4. Egregio Roland Ulmi, sono assolutamente d’accordo con lei, questa polemica inaspettata ha il merito di lanciare un dibattito interessante sulla questione della “mise en scène” di un documentario, del punto di vista e della risponsabilità politica di un regista. Sono sicuro che Fernand Melgar sia molto capace di rispondere all’attacco.
    Paulo Branco devrait très prochainement répondre aux questions des journalistes suisses et s’expliquer dans la presse au sujet de sa déclaration explosive. Mais c’est vrai aussi que cela est plus intellectuel, beaucoup moins croustillant et racoleur pour certains journaux que des polémiques moralisatrices autour de la pornographie et de l’homosexualité.
    Cordiali saluti,

  5. Roland says:

    Mi piacerebbe che la pesante critica, anzi l’attributo “film fascista” lanciato da Paulo Branco a “Vol spécial” di Melgar in chiusura di Festival, venisse meglio messo a fuoco, se possibile dallo stesso Branco sulla stampa svzzera; si dovrebbe aprire attorno a questo film e attorno al tema politico (!) da lui sollevato un dibattito vero; un dibattito che prometterebbe di essere cento volte più interessante e proficuo della ridicola temepesta in un bicchier d’acqua scatenato l’anno scorso da Armando Dadò).
    Roland Ulmi, Minusio

  6. Extra ! Aldo Lado est effectivement un excellent realisateur, en particulier pour le triptyque que vous citez, exemple parfait de ce que peut produire de plus fin et efficace le cinema de genre. Avoir des nouvelles de ce metteur en scene, meme de loin, fais toujours plaisir ! Savez-vous s’il travaille sur de nouveaux projets? Peut-etre est-ce venu durant la conversation… Amicalement,

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