Adieu à Farley Granger

Farley Granger

Farley Granger

Farley Granger n’est jamais devenu une star. Mais il a traversé le cinéma hollywoodien avec une poignée de films mythiques. Suffisant pour que les cinéphiles lui offrent une place particulière dans leurs souvenirs. Il est mort à New York le 27 mars derniers, à l’âge de 85 ans.

Deux chefs-d’œuvre encadrent la courte carrière hollywoodienne de Farley Granger : Les Amants de la nuit, premier long métrage de Nicholas Ray, film sublime mais statut de série B et échec public au moment de sa sortie et La Fille à la balançoire de Richard Fleischer, chéri des cinéphiles français où il joue un des pires méchants de sa carrière, dandy dégénéré et assassin. Du héros angélique de Nicholas Ray à la pourriture démoniaque de Fleischer (le grand cinéaste des études criminelles et pathologiques) se dessine le destin cinématographique de Farley Granger, dont on se souviendra comme d’un beau bizarre, d’un séducteur ambigu et peu fréquentable, toujours au bord du gouffre et prêt à entraîner ses conquêtes dans sa chute. Cette image torve et inquiétante, Farley Granger la devait à une homosexualité qu’il n’avait jamais souhaité camoufler, à la différence de nombreux acteurs américains, et ce courage insolent lui fermera vite les portes des studios et du star system. Le grand producteur Sam Goldwyn voulut faire de Farley Granger une vedette, et avait lui avait fait signer un contrat de cinq ans. Mais pour devenir une star à Hollywood, il fallait accepter de jouer le jeu des conventions. Goldwyn ne parvint pas à convaincre Granger, « célibataire » endurci (on lui prêta aussi des liaisons avec Ava Gardner et Shelley Winters), d’accepter un mariage arrangé pour faire taire les rumeurs et les échotières d’Hollywood, et le contrat ne fut pas renouvelé.

Certains des plus grands cinéastes avec lesquels il travailla étaient autant de mauvaises fréquentations aux yeux d’une Amérique puritaine et hypocrite : Nicholas Ray et Vincente Minnelli étaient des bisexuels notoires mais honteux, Visconti un homosexuel flamboyant. Dans La Corde (1948) d’Alfred Hitchcock, il joue un étudiant, dandy nietzschéen qui décide de commettre le crime parfait avec son amant (interprété par John Dall, un autre acteur homosexuel qui remplaça Montgomery Clift, lui aussi gay, initialement choisi par Hitchcock.) Hitchcock avait décidé d’adapter la pièce dont était tirée le film avec le scénariste Arthur Laurents, qui se trouvait être l’amant de Farley Granger à la ville. A l’époque, l’évocation de l’homosexualité était bannie à l’écran, mais les inclinations sexuelles des jeunes criminels ne font aucun doute. Trois ans plus tard, Hitchcock confie à Farley Granger un de ses rôles les plus célèbres. Il est enfin le héros et le personnage principal d’un grand film, L’Inconnu du Nord-Express d’après Patricia Highsmith. Le film décrit la relation trouble entre deux hommes, un assassin maître chanteur et sa victime, mais Farley Granger joue cette fois-ci le personnage positif : le psychopathe, dont on devine les tendances sexuelles (il rêve de tuer sa maman) est interprété par Robert Walker, un acteur hétérosexuel. Mais le succès du film ne suffit pas à lancer la carrière de Farley Granger. Hitchcock se montra insatisfait de sa performance et ne manqua pas de le faire savoir. En 1953, Farley Granger est aux côtés de Leslie Caron dans le sketch Mademoiselle de Vincente Minnelli, compris dans le film collectif Histoire de trois amours (une rareté que les spectateurs du Festival del film Locarno pourront redécouvrir à l’occasion de la rétrospective Minnelli.)

L’autre sommet de la carrière de Farley Granger, c’est évidemment Senso (1954) de Luchino Visconti, où il interprète le lieutenant Franz Mahler, rôle que Visconti avait d’abord proposé à Marlon Brando. Sensoest le premier film en couleurs et en costumes du génial cinéaste italien qui prolonge à l’écran son travail de metteur en scène de théâtre et d’opéra, avec un raffinement visuel incomparable. Senso est un chef-d’œuvre opératique, où la splendeur de la reconstitution historique n’élude en aucun cas les préoccupations modernes et le discours marxiste du cinéaste. Senso est le récit d’une relation amoureuse tragique (en 1866, à Venise, lors des derniers jours de l’occupation autrichienne, une comtesse proche des patriotes italiens tombe amoureuse d’un lieutenant autrichien, et vivra une passion autodestructrice pour un homme cynique et pervers qui la déshonorera.) et aussi d’un échec national.  « Ce qui m’intéressait dira Visconti, c’était de raconter l’histoire d’une guerre mal faite, faite pour une classe seule et qui fut un désastre. » En face d’Alida Valli, Farley Granger excelle dans le rôle de l’officier corrupteur. La Fille sur la balançoire sonnera le glas de sa carrière en 1955. Après ce beau film, on le retrouvera dans une multitude de séries et d’émissions à la télévision, sort réservé aux vedettes abandonnées par Hollywood. Il connaîtra aussi, à l’instar de très nombreux acteurs américains, une reconversion dans les séries B et Z tournées en Italie dans les années 70, enchaînant les seconds rôles dans des westerns, polars, comédies et thrillers érotiques de troisième zone dans un exil romain peu glorieux où Farley Granger est très loin du faste viscontien : On l’appelle Trinita d’Enzo Barboni, La Lame infernale de Massimo Dallamano, … pour ne citer que les titres les moins obscurs. De retour aux Etats-Unis, il joue dans The Prowler (1981) un film d’horreur de Joseph Zito puis travaille essentiellement à la télévision (jusqu’en 2001) et au théâtre à Broadway.

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