Blake Edwards, le rire, les larmes, et les larmes de rire

The Party

The Party

Avec Blake Edwards, mort le 15 décembre 2010 à l’âge de 88 ans, c’est un des derniers maîtres de la comédie hollywoodienne qui disparaît. Edwards, qui débuta sa longue carrière comme scénariste puis réalisateur dans les années 50, pour connaître la gloire dans les trois décennies suivantes, appartient à cette génération transitoire du cinéma américain, érigée sur les ruines du cinéma classique et symptomatique d’une forme de modernité cinématographique. Contemporain de Jerry Lewis, même s’il sera beaucoup plus prolifique que lui, Edwards fut à la fois l’héritier le plus direct d’Ernst Lubitsch, Leo McCarey et Billy Wilder, et le père spirituel indiscutable de la nouvelle comédie américaine représentée par les frères Farrelly et Judd Apatow. Ses trente-sept long métrages dessinent une œuvre très cohérente (malgré les ratages et les titres mineurs) de laquelle on pourrait dégager deux axes, l’art et la vie, le spectacle et l’intime. Blake Edwards, enfant de la balle (son beau-père était metteur en scène de théâtre) a souvent décrit le microcosme social du show-business et d’Hollywood. On ne compte plus les personnages d’artistes, acteurs, écrivains, cinéastes (le plus souvent en crise) qui traversent sa filmographie. Cette critique de l’intérieur du monde du spectacle californien, véritable mise en abyme où le cinéaste s’inspire souvent de sa propre expérience, participe à la modernité du cinéma d’Edwards, et sa férocité croissante, de The Party (1968) à S.O.B. (1981). Mais Edwards, et parfois à l’intérieur du même film, excella aussi dans la radioscopie du couple et des relations complexes entre les hommes et les femmes, réservoir infini de situations comiques, cruelles et embarrassantes. La confusion des sexes et des genres, inépuisable ressort comique, inspirera au cinéaste un chef-d’œuvre, Victor Victoria (1982), une histoire de travestissement beaucoup plus personnelle, subtile et complexe qu’aura pu laisser supposer son argument. L’humour et le charme du cinéma d’Edwards ne doivent pas faire oublier une terrible angoisse qui étreint souvent ses personnages masculins, marqués par la dépression ou la névrose, avec une dimension autobiographique palpable. L’alcoolisme et l’ivresse, thèmes récurrents dans la filmographie d’Edwards, seront au cœur d’un film pas drôle du tout mais important dans son œuvre, le mélodrame Days of Wine and Roses avec Lee Remick et Jack Lemmon en 1962. Le mariage du rire et des larmes, Edwards le réussira à la perfection en 1961 avec un de ses plus beaux films, Breakfast at Tiffany’s inoubliable grâce à la sublime Audrey Hepburn et à la musique d’Henry Mancini (« Moon River », Oscar de la meilleure chanson cette année-là), qui deviendra le compositeur attitré de Blake Edwards. Impossible de ne pas pleurer à la fin du film lorsque Audrey Hepburn (qui a perdu son chat) et George Peppard s’embrassent sous la pluie, dans une rue de New York. Prince des sentiments comme du burlesque le plus sophistiqué, Edwards régla avec une précision d’horloger et un sens du rythme exceptionnel une série de films comiques d’une indéniable efficacité visuelle. Les plus célèbres sont ceux consacrés aux aventures de la « Panthère Rose » (huit titres entre 1963 et 1993), ou plutôt aux gaffes de l’inspecteur Clouseau, maladroit policier français interprété par le génial comédien britannique Peter Sellers. Il y eut aussi Inspector Clouseau en 1968, écrit par Blake Edwards mais réalisé par Bud Yorkin, avec Alan Arkin dans le rôle créé par Sellers (on s’y perd un peu.) Si les premiers films sont désopilants, les suivants sont désolants. La série deviendra une manne tellement lucrative qu’elle engendrera le seul film vraiment honteux de la carrière d’Edwards, Trail of the Pink Panther. Au même titre que The Game of Death de Robert Clouse, terminé après la mort de Bruce Lee, Trail of the Pink Panther est un projet falsificateur, vaguement malsain, nécrophile. Blake Edwards décide d’ajouter un chapitre aux aventures de l’inspecteur Clouseau malgré la mort de Peter Sellers en 1980, en invitant tous les autres acteurs de la série, vieux et fatigués et en utilisant des stock-shots de Sellers, ainsi qu’une doublure filmée de dos ou de loin. Évidemment, ce n’est pas drôle. Edwards s’obstine dans l’erreur avec Curse of the Pink Panther (où un obscur acteur de télé succède à Sellers aux côtés de Roger Moore et David Niven dont c’est le dernier rôle.) Il engage Roberto Benigni dans le rôle du fils de la Panthère rose dans le film du même titre en 1993. Encore moins drôle. Ce sera hélas le dernier film d’Edwards pour le cinéma, échec total demeuré inédit en France. Cette triste fin de carrière ne doit pas faire oublier la vitalité d’Edwards dans les années 80, où il signe quelques films dynamiques et réussis comme Blind Date avec Kim Basinger et Bruce Willis, Skin Deep, A Fine Mess, Switch et l’émouvant That’s Life.
Blake Edwards est également l’auteur d’un vrai film culte, The Party, où un figurant indien gaffeur et maladroit est invité par erreur à une réception chez le producteur hollywoodien dont il a saboté le dernier tournage. The Party est sans doute un des plus beaux films comiques jamais réalisé, qui doit beaucoup à la science des gags des maîtres du burlesque mais aussi à Jacques Tati (le rapport au temps et à l’espace évoque Playtime), et surtout à Peter Sellers, à mourir de rire. Mais c’est également une satire intelligente du monde du cinéma et l’histoire émouvante de la rencontre de deux êtres étrangers à ce monde.
L’autre grand film d’Edwards, dans une veine plus douce-amère est 10 (1979), sur les angoisses d’un séducteur vieillissant, avec Dudley Moore et Julie Andrews, son épouse et interprète fétiche.
Edwards a également signé des films méconnus ou oubliés qui mériteraient une nouvelle vision, comme la dispendieuse comédie musicale à costumes Darling Lili (1970) ou Wild Rovers (1971), incursion sensible dans le western. Si je ne devais garder qu’un seul film de Blake Edwards, à mes yeux son meilleur, ce serait le rarement cité The Tamarind Seed(1974), où deux espions en vacances (Julie Andrews et Omar Sharif) tombent amoureux l’un de l’autre sans que l’on connaisse la véritable nature de leurs sentiments. Jeux de faux-semblants, description des règles inhumaines de l’espionnage et de la diplomatie, mise en scène maniériste et ambiance mélancolique, ce chef-d’œuvre secret transcende les règles du genre pour imposer la vision du monde et le style d’un grand cinéaste. Malgré sa popularité et la célébrité du cinéma de Blake Edwards, on n’a pas fini de visiter sa filmographie qui recèle quelques trésors à redécouvrir. Ce sera possible dès le mois de septembre à Paris puisque la Cinémathèque française a annoncé qu’elle ferait sa rentrée avec l’intégrale des films de Blake Edwards.

Blake Edwards sur le tournage de Top Secret en 1974

Blake Edwards sur le tournage de Top Secret en 1974


Ce texte a déjà été publié (dans une version plus courte) en italien dans l’excellente revue en ligne cinéphile et tessinoise Rapporto Confidenziale, rivista digitale di cultura cinematografica, numéro 30 – décembre/janvier 2011, http://www.rapportoconfidenziale.org/.

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5 Responses to Blake Edwards, le rire, les larmes, et les larmes de rire

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  3. Harold Manning says:

    Cher Olivier Père, Je sympathise avec votre question : « Que penser du remake totalement oublié de “L’Homme qui aimait les femmes” de Truffaut, avec Burt Reynolds ? » Car je viens de le revoir (YouTube) et la question reste entière. C’est très sympathique, inabouti mais sincère, alors qu’à l’époque tout le monde en France se choquait d’un remake par Blake Edwards d’un film de Truffaut. Réactions violentes, méprisantes. Aujourd’hui, puisqu’on peut par exemple trouver en français les écrits de Pauline Kael sur Truffaut, bien vache parfois sur “Baisers volés”, le recul nécessaire peut opérer. Vivement une projo de ce film sur grand écran, et j’attends avec impatience un appareil critique sur Edwards qui manque terriblement, toutes langues confondues. La Cinémathèque initiera cela, j’espère. Une belle copie d’un Edwards méconnu, un Scope majestueux, ce serait bien à Locarno aussi ! Bien à vous, HM

  4. Cher Harold Manning, merci beaucoup pour votre message et bienvenu au fan club international de “The Tamarind Seed”. Votre allusion aux derniers grands Wilder est juste. “The Tamarind Seed” me fait aussi penser à un autre film d’espionnage à la fois sentimental, cruel et mélancolique : “The Human Factor”, le superbe testament cinématographique d’Otto Preminger, d’après Graham Greene. J’avoue n’avoir jamais vu “Micky et Maude” mais vous m’avez donné envie de le découvrir. Je partage votre indifférence devant “Sunset” (tandis que “Blind Date”, aussi avec Bruce Willis, est une réussite.) Et que penser du remake totalement oublié de “L’homme qui aimait les femmes” de Truffaut, avec Burt Reynolds ? Les premiers et les derniers films de Blake Edwards sont à redécouvrir en DVD et en septembre à la Cinémathèque française…

  5. Harold Manning says:

    Je suis absolument ravi que vous évoquiez “The Tamarind Seed”, film fascinant, cruel et hors-normes. J’apparente ce film à la stylisation et la liberté de ton de ce que Billy Wilder faisait à la même époque : “La Vie privée de Sherlock Holmes” (1970) et “Avanti!” (1972).
    C’est juste, les ratages et les titres mineurs de Blake Edwards donnent beaucoup de relief et de mystère à la filmographie de ce cinéaste attachant, véritable homme de style. Même si je ne suis pas encore arrivé, malgré tous mes efforts, à être sensible à “Switch” (un téléfilm, en fait), avec Ellen Barkin pourtant, ni à “Sunset”…

    Mais je me permets de signaler une fantastique réussite de Blake Edwards en 1984, jamais citée dans les nécrologies, dans laquelle il retrouve l’interprète de “10”, Dudley Moore, cet acteur de grande classe. C’est “Micky et Maude”. Le seul scénario de Jonathan Reynolds. Une perle hilarante dont le critique du New York Times, Vincent Canby, avait écrit à l’époque qu’il ne lui manquait qu’une formule finale du calibre de “Personne n’est parfait !” pour égaler un chef d’œuvre comme “Certains l’aiment chaud”.

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