Saluer Claude Chabrol

Claude Chabrol

Claude Chabrol

La disparition de Claude Chabrol le 12 septembre a précipité la réédition de plusieurs ouvrages plus ou moins récents : « Comment faire un film » (écrit avec François Guérif, aux éditions Rivages), « Et pourtant je tourne » (ses mémoires chez Robert Laffont), « Pensées, répliques et anecdotes » (Le Cherche Midi). Après « Un jardin bien à moi » (souvenirs recueillis par François Guérif il y a une dizaine d’années chez Denoël), Plon a publié mi-novembre des « Mémoires intimes » écrites cette fois-ci en collaboration avec Michel Pascal. Si ces livres fourmillent d’anecdotes et de réflexions chabroliennes, on conseillera surtout de voir et revoir les films du cinéaste, et pas seulement ses plus connus, pour bousculer les nombreuses idées reçues qui entachent encore l’œuvre de Claude Chabrol.

Né le 24 juin 1930 à Paris, Claude Chabrol passe son enfance en province, avant de rejoindre la capitale. Cinéphile dès son plus jeune âge, il fait des études de droits puis devient attaché de presse pour la Fox et écrit aux Cahiers du cinéma entre 1952 et 1957. Aux côtés d’Eric Rohmer, Jean-Luc Godard, Jacques Rivette et François Truffaut, sous le parrainage d’André Bazin, il participe à la défense de la politique des auteurs et co-signe avec Rohmer un livre de référence sur Alfred Hitchcock, un de ses cinéastes préférés avec Fritz Lang. Ces jeunes critiques de cinéma deviendront tous des cinéastes importants que l’on regroupera sous l’étiquette de la Nouvelle Vague. Chabrol passe à la mise en scène en 1959 avec Le Beau Serge, Prix Jean-Vigo et Grand Prix du Festival de Locarno.

« Ça commence psychologique et ça finit métaphysique » écrivait François Truffaut au sujet du premier long métrage de son ami Claude Chabrol, un petit budget tourné à la campagne grâce à un héritage. Chabrol se cherche encore dans cette histoire de rachat aux accents christiques, influencée par Rossellini, mais il a déjà trouvé, ce n’est pas rien, Jean-Claude Brialy, Gérard Blain, Bernadette Lafont. Son cinéma va se préciser dès le film suivant, Les Cousins, dialogué par Paul Gégauff, qui obtiendra un grand succès et consacrera Chabrol cinéaste à la fois moraliste et provocateur. À double tour est un drame bourgeois filmé à Aix-en-Provence, où métaphysique et intrigue policière font bon ménage. C’est aussi le premier film ensoleillé de Chabrol, qui permet à Henri Decae de signer une magnifique photographie en couleur.

Ce sont les débuts d’une œuvre prolifique, variée (Chabrol a abordé presque tous les genres), parfois déroutante mais qui témoigne d’une ambition et d’une intelligence exceptionnelles. Dès le début des années soixante, à la suite de plusieurs bides, Chabrol accepte des films de commande, travaille au sein du cinéma commercial et refuse la posture du cinéma d’auteur. Chabrol a prétendu un jour qu’il n’avait jamais refusé une commande. On le croit sans peine à la vision de La Ligne de démarcation (réalisé juste après la très commerciale série des Tigre), film sur la Résistance produit par son ami Georges de Beauregard d’après le livre du colonel Rémy, et d’abord proposé à Anthony Mann. Le résultat est honnête, bien que réalisé par-dessus la jambe par un Chabrol guère concerné par son sujet. Détail amusant, Chabrol explique dans son livre de souvenirs que le plan du film dont il est le plus satisfait (l’arrivée d’un convoi allemand dans un village) a été obtenu en raison de son état d’ébriété, qui l’avait poussé à éloigner le plus possible les figurants de la caméra. En effet, il ne se sentait plus en mesure de les diriger !

Cette apparente désinvolture et ce goût chabrolien de la blague engendreront quelques malentendus tenaces et la fausse idée selon laquelle le cinéaste aurait vite abandonné ses idéaux de jeunesse au profit de la facilité, alors que Chabrol a toujours placé au-dessus de tout une véritable morale de la mise en scène, que ce soit dans le domaine du cinéma policier ou du drame psychologique.

Ses choix de films sont parfois hasardeux, mais sa vision du cinéma relève d’une grande fidélité à ses cinéastes de prédilection, Renoir, Hitchcock, Lang, et à une idée de la mise en scène qui privilégie le classicisme et le romanesque, se méfie du lyrisme pour ausculter avec lucidité les actions et les sentiments de personnages souvent dépassés par leur propre folie, et aliénés par un milieu social étouffant. D’une grande culture littéraire et cinématographique, grand amateur de romans policiers, de Georges Simenon qu’il a plusieurs fois adapté, de Balzac et de Flaubert (il signe une Madame Bovary avec Isabelle Huppert en 1991), Chabrol a souvent réalisé des films simples en apparence, mais d’une grande subtilité cinématographique et psychologique. Adepte d’une mise en scène invisible, comme certains réalisateurs hollywoodien, ses plans et ses mouvements de caméra sont toujours d’une implacable rigueur, au diapason des questions morales et philosophiques que soulèvent ses films. La longue carrière de Claude Chabrol pourrait se découper en différentes périodes, plus ou moins riches, mais surtout en différents producteurs ; Georges de Beauregard, le producteur de la Nouvelle Vague et André Génovès, qui produit dans les années 70 une série de chefs-d’œuvre de Chabrol (La Femme infidèle, Que la bête meure, Juste avant la nuit…). De cette époque faste, on a raison de retenir un film qui s’impose comme un des meilleurs de Chabrol : Le Boucher. Hélène (interprétée par Stéphane Audran, égérie et épouse du cinéaste de 64 à 80), l’institutrice d’un petit village, se lie d’amitié avec Popaul le boucher (magistral Jean Yanne.) Elle se rend compte, petit à petit, qu’il est l’auteur de la série de meurtres commis dans la région. Chabrol dresse le fascinant portrait d’un assassin ordinaire traumatisé par le sang versé à la guerre.

Dans les années 80, Chabrol entamera avec le producteur Marin Karmitz une autre collaboration très féconde (Une affaire de femmes, La Cérémonie, Merci pour le chocolat…). La Cérémonie perpétue la longue série de chroniques criminelles situées dans la tranquille province de France et qui a inspiré à Chabrol, dans les années 70, ses meilleurs films. Une fois de plus, Chabrol épingle l’hypocrisie des grands bourgeois et les limites étroites de leurs principes humanistes. Mais tandis que les chefs-d’œuvre de Chabrol étudiaient la bourgeoisie comme un monde clos dans lequel le moindre dérèglement interne est vite neutralisé, c’est ici l’intrusion d’un élément étranger, c’est-à-dire une illettrée issue d’un milieu défavorisé, qui va déclencher le chaos. Lorsque Chabrol présente dans le dossier de presse La Cérémonie comme « le dernier film marxiste », on a le droit d’y voir une boutade publicitaire destinée aux journalistes friands de raccourci. Il serait d’ailleurs inexact de réduire La Cérémonie à une allégorie de la lutte de classes. Si le film n’est pas exempt de préoccupations politiques, le cinéaste ménage l’opacité psychologique des deux meurtrières, magnifiquement interprétées par Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert.

Chabrol fut aussi réputé pour sa fidélité à des acteurs (Michel Bouquet en tête, Jean Yanne, Jean Poiret) et surtout des actrices (Bernadette Lafont, Stéphane Audran, Isabelle Huppert) qu’il dirige avec un talent unique. Difficile de parler de Chabrol sans évoquer son complice et scénariste Paul Gégauff, qui écrivit de nombreux films de Chabrol entre 59 et 76, et qui eut une influence considérable sur le cinéaste, au point que ce dernier lui consacra un film comme acteur (Une partie de plaisir) et que le dernier film de Chabrol, Bellamy, peut se lire comme l’histoire de leur relation. Sur le modèle de son maître Hitchcock, Chabrol avait développé un personnage public jovial et bon vivant, gourmet accompli, et s’amusait à faire l’acteur dans les films des autres et à participer à de nombreuses émissions de radio ou de télévision, où s’exprimaient son sens de l’humour et son goût des anecdotes. Claude Chabrol ne se prenait pas au sérieux, mais ce n’est pas une raison pour ne pas le considérer comme un très grand cinéaste. Sa réputation de peintre satirique de la bourgeoisie de province, à laquelle il a consacré de nombreux films en émule de Simenon et Flaubert est trop limitative, si l’on considère l’étendue de sa palette et de sa curiosité. La filmographie de Chabrol n’est pas avare en entreprises un peu aberrantes, mais non négligeables, comme cette incursion dans le fantastique onirique, Alice ou la dernière fugue, avec Sylvia Kristel dans le rôle-titre (il existe une dimension fantastique secrète, comme chez Lang, dans la plupart des grands films de Chabrol.)

Nada sur un groupuscule de gauchistes, d’après un roman de Jean-Patrick Manchette, est un film très sous-estimé. De même que la toute dernière partie de sa filmographie n’a pas toujours été évaluée à sa juste valeur (la formidable Fille coupée en deux par exemple.) Les classiques et des grands succès populaires de Claude Chabrol sont nombreux, des Cousins à Violette Nozière en passant par Les Fantômes du chapelier ou Le Boucher, comme sont nombreux les titres mineurs qui recèlent pourtant bien des trésors de mise en scène (Les Biches, Le Scandale, La Rupture, Les Noces rouges ou Les Innocents aux mains sales.) Chabrol est aussi l’auteur d’un film génial mais maudit (le flaubertien Les Bonnes Femmes), de quelques nanars tellement énormes qu’ils en deviennent fascinants (Folies bourgeoises, Les Magiciens) et d’échecs souvent passionnants (Ophélia, L’œil du malin.) L’œuvre de Claude Chabrol restera comme une des plus importantes du cinéma français moderne, avec celle de son ami Eric Rohmer disparu la même année que lui. C’est surtout une filmographie à parcourir et à redécouvrir sans cesse, pour apprécier le style d’un grand auteur mais aussi mieux comprendre la société française et la psychologie humaine, au même titre que « La Comédie humaine » de Balzac ou les œuvres complètes de Georges Simenon.

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2 Responses to Saluer Claude Chabrol

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